Samara Joy compte déjà trois albums et six Grammy Awards à seulement 24 ans. Comparée aux plus grandes icônes du jazz, comme Nina Simone, Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan, la chanteuse américaine s’impose comme l’une des nouvelles voix majeures du genre. Avant son concert au Festival d’Aix, Samara se livre à Flaix sur sa vision artistique et sa quête perpétuelle de perfection.
Tu as commencé ta carrière musicale il y a seulement quelques années et tu es déjà multirécompensée. Comment vis-tu ce succès fulgurant ?
C’est un immense honneur de recevoir toute cette reconnaissance et cette admiration de la part de mes pairs, de concevoir qu’ils aiment assez ma musique pour vouloir la célébrer. C’est vraiment génial de pouvoir faire partie d’une communauté comme celle-là. Mais je pense que je n’ai pas trop changé, mon objectif a toujours été le même : être la meilleure musicienne et artiste possible, et je suis reconnaissante que le public m’accompagne dans cette quête. Je suis fière de penser que mes auditeurs ne se disent pas juste « Oh elle a beaucoup de prix » en me voyant. Quand je monte sur scène, je veux avant tout me concentrer sur la musique et sur le lien que je crée avec le public. C’est ce qui compte le plus pour moi, c’est ce qui me pousse à avancer et à progresser. J’ai aussi envie de continuer à explorer de nouvelles façons d’être créative.
Comment définirais-tu ton identité artistique ? Qu’est-ce qui fait de toi une artiste unique ?
J’ai grandi dans une famille de musiciens, j’étais constamment entourée par la musique, par les basses, les saxophones et tout le reste, pas le jazz en particulier, mais la musique en général, dont le Gospel. Donc je pense que ce qui me définit et fait de moi qui je suis, c’est cette éducation et cette conscience de la musique. De savoir les émotions qui peuvent être provoquées à travers une chanson, et ce que ça signifie d’interpréter avec son cœur, et pas juste pour la performance, mais parce que tu veux toucher les gens. J’ai aussi été influencée par le fait d’écouter des chanteurs et de la musique classique, et de jouer avec différents groupes lors de jam sessions… tout ça m’a en quelque sorte façonnée pour devenir quelqu’un qui n’est pas seulement un bon leader capable de présenter des idées dans un contexte musical, mais aussi d’interagir et d’être ouvert aux idées musicales des autres. Comme mes modèles l’ont fait, et continuent de le faire, je ne cesse jamais de chercher des façons de m’exprimer à travers la musique.
Tu es souvent comparée à la célèbre Ella Fitzgerald qui a aussi performé à Aix il y a plusieurs années. Qu’est-ce que ça représente pour toi d’être comparée à cette icône et de suivre les traces d’artistes qui ont façonné l’histoire du festival ?
C’est un honneur d’être comparée à Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan, parce qu’elles étaient pour moi, comme pour beaucoup d’autres, une introduction sur ce que c’est d’être un chanteur de jazz, et un très bon chanteur en général. Je dirais que je suis arrivée un peu tard dans le jazz, et qu’elles ont été mes professeurs.

Ton dernier album s’appelle Portrait (2024), pourquoi as-tu choisi ce titre et qu’est-ce que ça révèle sur toi ?
J’ai choisi le titre Portrait parce que j’aime profondément l’art visuel. Je voulais que la pochette reflète toutes les différentes couches musicales qui composent l’album et qui se dévoilent au fil de l’écoute. Je voulais aussi créer quelque chose de marquant visuellement, capable de raconter une histoire.
Une œuvre d’art, c’est un peu comme un album : de loin on voit une image, puis, plus on s’approche, plus on découvre de nouveaux détails. Avec Portrait, c’est la même chose, chaque écoute permet de révéler une nouvelle facette de la musique. C’est un projet profondément collectif, ce n’est pas seulement mon portrait à moi : sur la pochette, on retrouve le nom de toutes les personnes qui ont contribué à l’album, je voulais que ce soit un véritable travail d’équipe.
Avec mon groupe, cela fait plusieurs années que nous jouons ensemble, que nous partons en tournée, que nous construisons notre répertoire, mais aussi que nous développons une véritable complicité musicale. Aujourd’hui, même lorsqu’on joue une partition, la musique prend vie grâce à cette connexion que nous avons créée au fil du temps. Parfois, nous n’avons même plus besoin de regarder les partitions, il nous suffit de nous écouter.
Surtout, je voulais que cet album représente une nouvelle étape dans mon parcours de musicienne, car comme tu l’as dit, je n’ai sorti que trois albums. C’est seulement le troisième chapitre de ce que j’espère être une longue carrière, faite de découvertes, de nouvelles idées et d’apprentissages que j’ai envie de partager. Cet album reflète aussi ce que j’apprends au sein d’un groupe où chacun apporte sa propre contribution. Je ne suis pas là pour dire aux autres quoi écrire ou comment jouer, chacun s’exprime à sa manière et apporte sa propre sensibilité à la musique. Quand on écoute l’album ou qu’on nous voit sur scène, on entend cette dimension collective. J’en fais partie, bien sûr, mais chacun lui donne vie à sa façon. C’est ce que j’aimerais que les gens retiennent de Portrait.
Comment vous êtes-vous rencontrés avec le groupe, comment avez-vous su que vous vouliez travailler ensemble ?
Honnêtement, c’est un peu comme ça dans la communauté jazz : pour la plupart on se rencontre à l’école, dans des programmes d’éducation de jazz ou via des amis en commun et donc c’est comme ça que le groupe s’est formé progressivement. Je cherchais des musiciens avec une forte personnalité artistique, et des personnes qui avaient leurs propres sons et identités, qu’ils soient uniques tout en pouvant collaborer et travailler ensemble.
Avec Portrait tu as un peu quitté les bases traditionnelles du jazz, il y a notamment quelques influences contemporaines. Est-ce que tu comptes continuer à explorer d’autres genres musicaux dans le futur ?
Je pense que oui, je ne sais pas encore lesquels mais je trouve que c’est ce qui fait la beauté de la vie d’artiste : tu restes ouvert à de nouveaux genres, tu ne restes pas dans ta propre bulle, tu dois écouter tes pairs aussi. On finit souvent par se passionner pour quelque chose et par vouloir tout apprendre à son sujet. Que ce soit le jazz, le swing, la composition ou les arrangements, chaque nouvelle découverte nous enrichit en tant qu’artistes et apporte plus de profondeur à notre manière de créer et de nous exprimer. Je ne sais pas encore exactement quelles directions je prendrai à l’avenir, mais je sais que je veux garder l’esprit ouvert. Il existe tellement de façons de composer, de chanter ou de faire vivre un groupe. J’ai envie de continuer à explorer tout ça.
Enfin, qu’est-ce que tu aimerais que les gens comprennent sur toi au-delà des prix et du succès ?
La manière dont je me connecte au public passe avant tout par la scène et à travers ma musique et j’espère qu’ils le comprennent, qu’ils ressentent cette énergie, le temps et le travail que j’y consacre. Tout ce que je fais est sincère, je ne fais pas de la musique pour une autre raison que l’amour que je lui porte. J’aime la musique, j’aime chanter, j’aime chanter pour les autres, j’aime jouer avec mon groupe. J’aime interpréter des morceaux que le public apprécie, mais aussi lui faire découvrir de nouvelles chansons et de nouveaux univers musicaux. J’espère simplement que les gens comprendront que tout cela vient d’une véritable passion, et que cet amour de la musique parviendra à traverser l’Atlantique.
Samara Joy se produira le samedi 18 juillet au Théâtre de l’Archevéché, dans le cadre du Festival d’Aix.
Texte : Eva Morin
Photo : AB+DM