Michelle de Launay, la tapisserie sensible

Ne cherchez pas de lien avec un célèbre couple Delaunay, un(e) espace les sépare. Artiste à la renommée plus confidentielle, Michelle de Launay développa, dans les années 70 à 80, des tapisseries remarquables de techniques et d’émotions. Dix après la disparition de cette artiste prolifique, le musée des Tapisseries d’Aix en Provence consacre son œuvre dont la puissance et le mouvement résonnent encore cinquante ans plus tard.

La main qui voit

Imaginez quelques instants l’expérience suivante : décrire durant toute une exposition des œuvres picturales ou plastiques à un personne aveugle. Une fois évoquées les couleurs, les formes et les matières, les mots vous sembleront sans doute bien dérisoires pour rendre compte des œuvres avec justesse… Quant à évoquer les émotions que celles-ci vous procurent, c’est encore une autre affaire. Cette situation, Michelle de Launay l’a vécue de très nombreuses fois, des années 70 au début des années 2000. Elle partageait alors sa vie avec sociologue américain qui était non-voyant. Un détail loin d’être anodin tant cela influença son parcours d’artiste. Il ne fait pas de doute que la traduction en mots de ce qu’elle voyait pour pallier la cécité de son mari, a eu pour effet d’affiner sans cesse son œil aux détails — l’œil deviendra d’ailleurs l’un des motifs récurrents de son travail. Mais, plus encore, cela a déterminé son style et rendu sa pratique artistique, « exaltant le côté tactile », unique.

Un imaginaire de l’ailleurs

L’œuvre de Michelle de Launay s’est ainsi déployée dans toute sa singularité, révélant formes puissantes et intarissables mouvements cherchant sans cesse à s’extraire des surfaces planes,révélant formes car, pour elle, voir l’œuvre c’était aussi, « mentalement au moins, la toucher, la sentir ». Une vision singulière qu’elle exprime à travers à travers trois médiums comme autant de chapitres créatifs de sa vie : tapisseries, pastels et sculptures. Loin d’être une posture artistique de circonstance, ces inspirations mouvantes trouvent en fait leurs origines dans les lieux où elle vécut dans les années 60, avant que ne démarre sa carrière d’artiste et alors qu’elle était encore enseignante. Ainsi l’Algérie, dont on retrouve des influences dans les couleurs et techniques utilisées pour certaines de ces tapisseries, et les souvenirs de l’île de la Réunion, omniprésents par les évocations de l’océan, des coquillages et des vents, sont les points de départ d’un imaginaire de l’ailleurs. 

La conquête de l’espace

C’est au début des années 70, à trente-cinq ans, que la jeune femme quitte l’océan Indien, abandonnant son quotidien favorable et confortable d’enseignante, pour rejoindre la capitale où elle s’inscrit à la célèbre Manufacture des Gobelins. Un changement de vie courageux, marqué par des débuts précaires, mais heureux dans un contexte de renouvellement de la tapisserie contemporaine. Elle développe progressivement sa signature : travaillant exclusivement la laine et usant d’empiècements de tous types : bois, miroirs, fils d’or ou d’argent… qu’elle travaille sur des créations aux dimensions parfois démesurées, les plus imposantes avoisinant les 3 mètres de long. Mais son approche est loin d’êtresimpliste ou m’as-tu-vu, car « il ne s’agit pas de décorer, mais de conquérir l’espace, de le transformer, de l’enrichir par une présence à la fois monumentale et intime ».

À partir du milieu des années 80, elle expose à l’étranger (Berlin, New York, Barcelone) et dans plusieurs villes françaises, dont Aix-en-Provence, en 1987, au musée des Tapisseries. Dix ans après la disparition soudaine de Michelle de Launay, le musée, abrité dans le Palais de l’Archevêché, consacre à nouveau cette artiste surprenante qui avait su suivre son rêve. À l’heure d’un fort regain pour l’art textile, son œuvre a traversé les années sans perdre de sa superbe et son apport à la tapisserie contemporaine se dévoile enfin au grand jour.

Exposition Michelle de Launay – Matières & Mouvements, à retrouver jusqu’au 26 avril 2026 au Musée des Tapisseries.

Texte : Léa Cesari
Photos : Naïma Cordon- Manaïa photographie