ludovic hadjeras, qu’il écrit sans majuscule « car ça [lui] va de ne pas en faire un nom propre », questionne et explore la relation que nous entretenons avec tout ce qui n’est pas humain – des animaux en passant par les végétaux et même les morts. Le 16 septembre, dans le cadre du Festival des Sciences et des Arts consacré au thème « Humain / Animal, une aventure commune ? », l’artiste nous rappelle que l’humain n’est qu’une créature parmi tant d’autres et que nos voisins animaux ont toujours autant de choses à nous inspirer.
Comment as-tu débuté ce sujet centré sur les rapports entre humains et non humains ?
Depuis tout petit, j’ai une vraie curiosité pour le monde naturel que ce soit les animaux, la forêt, tout ce qui se passe en dehors de l’espace humain. On allait souvent en randonnée avec mon père et on prenait toujours le temps de regarder les petites bêtes ou les traces des animaux. Le sujet est ensuite arrivé à nouveau au début de mes études, ça a commencé par les loups, auxquels je m’intéressais depuis longtemps, à leur présence et aux relations qu’ils entretiennent avec les humains, notamment car ma grand-mère habite dans les Alpes et que j’ai passé beaucoup de temps chez elle. J’ai essayé de rencontrer les loups, de les pister et de comprendre comment ils vivent dans la montagne. Mais je n’ai jamais pu les rencontrer même si je pense qu’eux m’avaient déjà bien identifié ! Ensuite ça s’est aussi fait par des rencontres de proximité, car je partageais un environnement avec d’autres animaux.

Comment fais-tu pour nouer ce lien avec d’autres espèces ?
Mon approche n’est pas scientifique mais mes références le sont. J’essaye le plus possible de lire des ouvrages scientifiques et philosophiques comme ceux de Vinciane Despret, Baptiste Morizot ou Charles Stépanoff. Ce qui m’intéresse, c’est à la fois le symbolisme et la mythologie que l’on associe à un animal, mais aussi tout ce qui se rapporte à sa biologie en essayant de comprendre au mieux son fonctionnement et sa vision de son environnement. Par exemple à Amsterdam, il y avait un couple de renards qui vivait dans l’atelier dans lequel je travaillais. J’ai commencé à engager un travail avec eux. Je n’avais pas envie de les domestiquer et j’ai commencé à réfléchir à ce qui serait la meilleure sculpture d’un point de vue de renard. Les canidés communiquent avec de l’urine. Mon idée était donc de créer une sculpture sur laquelle ils allaient uriner et qui nous servirait de relais de communication. Le résultat de tout cela n’était pas très intéressant plastiquement mais ce qui a été génial, c’est de retraduire ça en langage humain et de le rendre perceptible, c’est que j’ai fait avec l’installation Waiting For Foxes.
« Je ne crois pas vraiment dans la figure de l’artiste démiurge »
Ta pratique est basée sur l’interdisciplinarité mais pour la partie plus matérielle, tu rassembles et glanes des objets. Pourquoi avoir développé cette approche ?
J’ai l’impression que je ne suis pas forcément un constructeur et je ne crois pas vraiment dans la figure de l’artiste démiurge qui va inventer des formes sorties de nulle part. Les artistes se nourrissent toujours de leur environnement et de mon côté, je réinterprète ou remet en lumière des formes qui existent déjà. J’apprécie beaucoup les travaux d’Ali Cherri, Lydia Ourahmane, Tacita Dean et Danh Vo. Quand je crée une pièce, je suis aussi très attaché à la description et à l’origine des matériaux. J’appelle ça des ingrédients. Étant donné que ma pratique est axée sur la recherche, je vais aussi rechercher et collectionner des objets, comme les appeaux, ces sifflets qui imitent les sons d’oiseaux.

Tu participes le 16 septembre à une lecture croisée au 3bisf avec Pascal Carlier dans le cadre du Festival des Sciences et des Arts, peux-tu nous parler de cette rencontre et de son contenu ?
Pascal Carlier est enseignant-chercheur en science cognitive et éthologue. Lorsqu’on s’est rencontré pour préparer la lecture, le courant est immédiatement passé – nous aimons tous les deux les renards et les martinets, ça rapproche ! – Cette lecture sera centrée sur les échanges entre humains et non humains. Je vais lire certains de mes textes et nous parlerons avec Pascal de nos différents travaux et rencontres avec des espèces Ce qui nous intéresse tout particulièrement ici, c’est la relation au non humain sans que l’on soit nous-même initiateur, lorsqu’il y a un véritable échange entre deux entités. Je suis très attaché au texte et j’essaye toujours d’accompagner mes productions plastiques d’un écrit qui ne décrit pas mais qui donne plutôt matière à réflexion.
Tu as aussi une exposition prévue cet automne à Alger. Quel non humain as-tu choisi de rencontrer cette fois ?
J’expose, à partir du 1er octobre, à Alger, mes dernières recherches sur la transhumance ovine et la dimension symbolique des moutons à travers toute la Méditerranée. J’ai préparé en partie cette exposition lors de ma résidence récente au 3bisf, à Aix-en-Provence. La Provence est une région très liée au pastoralisme, notamment avec la plaine de La Crau à Arles, et Aix se trouve sur le passage de la transhumance. C’était donc un lieu de recherche et de création idéal, d’autant plus au sein du 3bisf, où j’ai pu faire de belles rencontres, que ce soit avec les patients lors des ateliers que nous avons réalisés, les équipes, les visiteurs… et les oiseaux du jardin !

Rencontre Le dilemme du loup garou, mercredi 16 septembre, au 3bisf, de 9 h à 11 h 30, entrée gratuite
Interview : Clara Hebert
Photos: Ludovic Hadjeras