Petite, elle jurait à qui voulait bien l’entendre qu’elle serait peintre en bâtiment. Elle est finalement devenue plasticienne et arbitre de pétanque. L’artiste aixoise Ambi, qui expose cet automne à la Galerie Vincent Bercker, écrit un drôle de destin marqué de rencontres initiatrices avec les arbres, le feu et le papier, et construit une œuvre à son image : ultra-sensible et profondément engagée. Portrait.

Naissance d’une flamme
De son enfance à Madagascar durant laquelle elle vit le rejet de sa famille et la frustration d’être en échec scolaire, Ambinintsoa Andriankajarivelo, dit Ambi, garde deux souvenirs fondateurs. Il y a la carte d’anniversaire que sa tante lui offre pour ses 8 ans représentant une fillette devant une bougie — qui la fascine – et l’embrasement de l’arbre du jardin familial sur lequel elle avait accroché des lampions un 26 juin, jour de fête nationale malgache, probablement au même âge. Les branches enflammées dessinent une silhouette humaine bras tendus vers Ambi qui y voit un signe d’espoir. Pour la famille, cet arbre qui survit trois fois au feu devient « celui d’Ambi ». La nature en général et les arbres en particulier sont de véritables lieux de réconfort pour la petite fille qui va, dès qu’elle peut, dans le jardin, se « percher là-haut ». Quant au feu, son « ami », elle ne le sait pas encore mais il deviendra l’élément décisif de sa vie et de son art, les deux étant intrinsèquement liés.
Déterminée, une fois majeure, à quitter dès que possible le cadre familial délétère et la Grande Île, Ambi provoque son destin et tente par six fois de décrocher son baccalauréat, sésame indispensable pour prétendre à s’inscrire dans une université française. La dernière tentative sera la bonne. Hésitant entre les licences « arts du spectacle » et « arts plastiques », elle se pense trop timide pour la première et choisit donc la seconde, sans bien savoir ce que son intitulé signifie. Résolue à ne pas se faire voler son rêve d’ailleurs, elle prépare seule son « sauvetage » et informe ses parents de son projet la veille du départ. Le voyage en avion est un grand soulagement. À l’Université d’Aix, en revanche, c’est la stupeur : le premier cours est dédié au dessin de nus, Ambi craint de se trouver au mauvais endroit. Mais son intuition, qu’elle confie avoir toujours « eu la bonne idée d’écouter », ne s’était pas trompée.

Identité de papier
Sa vie d’étudiante à Aix-en-Provence n’est pas un long fleuve tranquille. Elle enchaîne les jobs alimentaires pour subvenir à ses besoins, est aidée par des professeurs qui se cotisent pour la sortir d’une grande précarité, et traverse l’angoisse de vivre deux années sans papiers, période durant laquelle elle échappe même à une OQTF. La solitude de l’université ne lui pèse pas, bien au contraire, mais les travaux de groupe sont en revanche particulièrement difficiles. Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard qu’elle comprendra pourquoi ; le diagnostic est posé, il la soulage : elle est autiste.
C’est au détour d’un sujet de partiel sur « la trace », durant sa troisième année de licence d’art, qu’Ambi se reconnecte au feu de son enfance et à son île natale. Le papier artisanal malgache antemoro, avec lequel elle faisait, enfant, des enveloppes et abat-jour, est le support idéal à brûler pour générer des traces libres et aléatoires. Produit à partir de l’écorce de l’havoha, sorte de mûrier auto-régénérant, ce papier représente aussi pour Ambi un symbole de son engagement contre la déforestation. Plus tard, elle utilise également le soga, tissu traditionnel de Madagascar constitué de fibres naturelles. Sa découverte du mouvement artistique Support/Surface sonne aussi chez elle comme une révélation : répétition du geste et succession de motifs deviennent l’une de ses signatures. Outre les brûlures, l’utilisation de craie, pastels et techniques de tissage confèrent à ses œuvres une forte dimension végétale.

Un soleil bleu
La nouvelle exposition d’Ambi présentée ce mois d’octobre à la Galerie Vincent Bercker s’intitule Soleil Bleu, cette « autobiographie dessinée » emprunte la couleur attribuée à l’autisme pour se révéler et « ne plus tricher ». Car Ambi en est convaincue : il faut en parler. Elle mène des ateliers au Centre Hospitalier Montperrin, est membre d’une association aixoise d’adultes autistes, et précise « j’aime les gens cabossés, comme moi ». Fascinée par les arrondis qui la réconfortent, elle a un « autre intérêt spécifique » tout à fait surprenant : elle est, depuis vingt ans, arbitre professionnelle de pétanque, sport très pratiqué à Madagascar. Récemment, Ambi a pris conscience de la paronymie des trois mots en A qui rythment sa vie : artiste, arbitre, autiste.
Dans ces nouvelles œuvres, Ambi délaisse son habituel noir et blanc, les couleurs du zèbre, animal associé à l’autisme, pour les couleurs, dont ce bleu qui lui évoque aussi la musique blues vers laquelle elle se « réfugie depuis toujours ». Se mettre dans « une bulle » pour créer est un rituel d’apaisement, un mouvement thérapeutique, pour cette hyper-sensible qui ne fait pas mystère que « l’art [l’]a sauvée ». Pour Ambi, créer passe par les formes et les couleurs, mais aussi par le toucher, le geste répétitif, et les odeurs, celles du brûlé et des produits inflammables qu’elle affectionne tout particulièrement. Elle voit le feu comme un élément « purificateur » qui aurait déposé des graines, lesquelles auraient germées pour lui permettre aujourd’hui, à 48 ans, de s’épanouir, « d’être en floraison ». Sur les nouvelles toiles, en effet, les fleurs fleurissent. Le feu était donc fécond.


Exposition Soleil Bleu jusqu’au 31 octobre à la Galerie Vincent Bercker, 10,rue Matehron Aix-en-Provence
Texte : Léa Cesari
Photos : Ambi