Musicien de génie, inventeur du blufunk et auteur de nombreux tubes passés à la postérité, Keziah Jones est à l’affiche du festival Musique sous les étoiles de Bouc-Bel-Air. De ses débuts dans la rue jusqu’à sa vie d’artiste reconnu et son rapport — philosophique voire quasi mystique — à la création, l’artiste de légende s’est confiée pour Flaix.
Vous allez jouer le 3 juillet à Musique sous les étoiles, à Bouc-Bel-Air. Est-ce un plaisir particulier de se produire en festival ?
Oui, c’est beaucoup plus amusant de jouer dans des festivals. C’est très différent des concerts parce que tout le monde est là pour passer un bon moment et c’est en plein air. Je pense que c’est vraiment ce que j’aime le plus en réalité : jouer dans les festivals. C’est très important pour ma pratique et c’est là que je joue le mieux. Je suis ce genre de musicien. J’ai hâte d’y être !
« Rhythm is Love » est en quelque sorte une ode à la connexion par la musique. Diriez-vous que c’est cette connexion avec le public qui vous anime ?
C’est vraiment essentiel. Être capable de créer un lien avec les gens, attirer leur attention. C’était vraiment mon objectif principal quand je chantais dans la rue. Donc oui, ça a été le fondement de mon approche musicale dès le tout début : créer le plus de liens possibles.

Puisque vous en parlez, vous avez beaucoup joué dans la rue ou même dans le métro au début de votre carrière. Quel impact cela a-t-il eu sur votre construction artistique ?
Je pense que ça m’a rendu vraiment réaliste par rapport à la musique. Quand les gens n’ont pas payé pour vous voir, ils poursuivent leur chemin et il faut tenter de les arrêter, les inciter à vous regarder. Ça fait vraiment réfléchir sur soi-même. Il faut être très humble parce que certains jours personne ne s’arrête, personne ne vous écoute. Certains jours tout le monde vous écoute. Il faut donc garder l’esprit très équilibré, parce que ça dépend vraiment beaucoup de l’humeur des personnes et du moment. Mais il y a certaines choses que vous pouvez faire pour que les gens s’arrêtent. Vous pouvez jouer à un certain volume, adopter une certaine attitude pour attirer l’attention, vous habiller d’une certaine façon. Ça donne une bonne compréhension de la scène et de la performance, de ce qui fait que les gens écoutent, de ce qui capte leur attention. C’était la meilleure école, mais il me semble aussi qu’aujourd’hui ce n’est plus tout à fait le cas. Je pense qu’aujourd’hui jouer dans la rue est beaucoup plus organisé et réglementé, donc c’est très différent maintenant. Mais quand je le faisais, c’était une activité illégale à Londres et on risquait de se faire arrêter par la police. Il y avait un côté très excitant d’une certaine manière, presque gangster à l’époque. Ça m’a beaucoup appris.
Aujourd’hui, comment voyez-vous les choses ? Comment abordez-vous la scène maintenant que vous êtes connu et reconnu ?
Eh bien, je me suis adapté au fil des années. Le spectacle est un vrai spectacle, un show live avec une setlist qui reste à peu près la même. Je propose clairement une sorte d’expérience live, surtout maintenant qu’un album, un vrai album studio, sort en septembre. Je vais le présenter prochainement sur scène, ce qui est légèrement différent de ma manière habituelle de jouer. J’ai toujours beaucoup improvisé. Aujourd’hui je suis un peu plus organisée pour présenter un spectacle live. Donc oui, j’ai pas mal changé mes présentations live depuis l’époque où je jouais dans la rue, c’est certain.
Vous vous êtes donc adapté. Diriez-vous que votre processus créatif a également évolué au fil des années ?
Oui, clairement. Au début de ma carrière je vagabondais, j’écrivais aux arrêts de bus, dans les parcs, chez les gens… Comparé à aujourd’hui où je compose à l’hôtel, dans les avions ou les trains, c’est très différent. Ma vie quotidienne n’est pas la même non plus, avec toutes ces errances et rencontres aléatoires. Elle est plus organisée, je n’arpente plus les rues de Paris ou de Londres de la même façon. Du coup, mes sources d’inspiration ont également évolué : davantage dans les livres, dans mon esprit, dans mes souvenirs. C’est très différent en termes de composition.
Vous êtes aussi connu aujourd’hui pour vos dessins. Vous avez un style très singulier, comment le décririez-vous ?
Ce sont des lignes, des dessins au trait. Ce n’est pas vraiment figuratif. Je n’essaie pas de dessiner quelque chose de précis. C’est venu naturellement, en posant la guitare et en prenant immédiatement le crayon puis en bougeant mon bras, afin de me détendre avant de pouvoir revenir ensuite à la guitare en ayant une vision plus claire de ce que je faisais. C’est en fait un très bon moyen pour moi de résoudre n’importe quel problème musical. Le résultat, c’est cette feuille pleine de lignes et si vous la regardez vraiment vous pouvez y voir des visages, des personnes. Le fait que certaines personnes considèrent désormais cela comme de l’art est une belle chose pour moi. Je prépare d’ailleurs une nouvelle exposition en septembre. C’est donc devenu quelque chose dans ma vie et j’en suis vraiment ravi. Je pense que c’est un outil très, très utile, mais que cela reste avant tout un outil.
Vous en parlez comme d’un outil au service de votre musique. Quel effet cela vous fait-il de présenter ce travail en exposition ?
C’est complètement différent de la scène. Il faut beaucoup parler, expliquer, communiquer. Je ne suis pas quelqu’un de très sociable à la base, mais les expositions m’ont ouvert à cela. Ces deux dernières années m’ont appris différentes façons d’être en société et j’apprécie ça. Écouter les points de vue des autres sur l’art est aussi très enrichissant. Moi qui vis de manière très solitaire, qui travaille beaucoup seul, cela m’apporte beaucoup en termes d’influences. Je suis devenu plus sociable et j’y prends beaucoup de plaisir.

En tant qu’autodidacte, comment voyez-vous la transmission ?
Maintenant que je suis plus âgé, j’ai des neveux et nièces dont deux vraiment intéressés par la musique. L’un est intéressé par l’ingénierie du son, l’autre veut devenir musicien, il a environ vingt-deux ans. Cette génération, évidemment, a une manière de concevoir la musique complètement différente. Mon neveu a son ordinateur, il peut créer n’importe quel rythme, dans n’importe quel style. Je l’ai vu à l’œuvre avec ses amis et ils sont très doués. Moi, j’ai expérimenté l’apprentissage d’un instrument avec difficulté pendant plus de trente ans, par essais et erreurs. Ce sont donc des approches très différentes de la musique. Donc je ne peux pas lui dire de faire la même chose que moi, il ne va pas passer trente ans à apprendre la guitare, il ne va pas aller jouer dans la rue pour apprendre tout seul. C’est une autre génération et j’accepte vraiment l’époque dans laquelle nous sommes, où chaque outil donne toutes les informations nécessaires pour créer quelque chose. La seule chose que je peux transmettre, je pense, c’est l’esprit de la musique. Pourquoi jouer ? Pourquoi prendre le temps, autant de temps, pour créer quelque chose comme la musique ? Il doit y avoir une philosophie globale derrière tout ça, une conscience. Transmettre à cette génération qu’il y a une raison plus élevée de créer de la musique, une vision plus grande de la musique elle-même, je pense que c’est vraiment ce que je peux faire. Surtout aujourd’hui où la musique est devenue commerciale sous beaucoup d’aspects.
Entre enseigner et inspirer, où vous situez-vous ?
Il y a des avantages dans les deux. Avec la théorie réelle, j’ai appris beaucoup plus tard que je prenais de longs détours pour réaliser des choses très simples. J’ai réalisé mes erreurs et le besoin de théorie. À la trentaine, la quarantaine, j’ai commencé à comprendre un peu plus la théorie. Avant cela, j’improvisais et faisais des découvertes par essais et erreurs. C’était un long processus, à petits pas. Mais c’est aussi très bien parce que vous découvrez votre propre voie. Je joue comme je joue parce que c’est moi. Personne ne jouera comme moi, parce que j’ai développé mes petites astuces moi-même. C’est très important d’avoir un son qui vous appartienne, c’est ce que je dis à mon neveu aussi. L’importance d’avoir son propre son. Et bien sûr, comment obtenir votre propre son aujourd’hui avec les ordinateurs, je n’ai pas cette réponse. Mais avec la guitare, avec les instruments, vous pouvez développer votre son avec le temps. Donc je pense que les deux sont très importants : développer son propre son et aussi avoir une théorie permettant de résoudre des problèmes qui peuvent être résolus facilement. Je pense que c’est fondamental.
Vous avez créé le blufunk, que l’on peut interpréter comme un dialogue entre vos multiples influences. Est-ce une manière d’exprimer une philosophie, votre rapport au monde ?
Absolument. Je pense qu’après une époque où je vagabondais encore à Paris, à composer des chansons sur mes expériences là-bas, j’ai eu une sorte d’éveil lorsque je suis revenu à Londres. Des coïncidences aléatoires… Il y a quelque chose à dire là-dessus et je pense que la musique essaie d’exprimer ça : qu’il y a une sorte de schéma supérieur dans le monde et que si vous restez concentré et lucide, votre corps et votre esprit vous amèneront aux bons endroits. Ça peut sembler assez ésotérique mais je l’ai réellement vécu et j’essaie d’écrire là-dessus dans mes chansons, pour essayer de le communiquer aux gens. Dans la culture yoruba au Nigeria, c’est assez courant de dire qu’il existe une forme de destin selon lequel les événements sont censés se produire. En Europe, c’est l’inverse, la raison et la rationalité priment. Je pense personnellement que les deux visions peuvent coexister, et j’essaie de l’exprimer dans ma musique.
Vous êtes attaché à des grandes métropoles comme Lagos, Londres ou Paris. La Provence pourrait-elle vous inspirer ?
J’aime les villes, mais j’aime aussi la nature. Je me sens bien quand je suis entouré de nature. J’aime les villes pour la masse de gens qui viennent de partout et interagissent ensemble. Je trouve que c’est une expérience très enrichissante à voir et à vivre. Mais j’aime aussi beaucoup la nature, une grande partie de mes influences vient de là. Il faut voir la nature et l’expérimenter, c’est très important. Quand il y a de la nature, je me sens bien et j’imagine qu’en Provence il y en a beaucoup.
Comment la nature nourrit-elle votre processus de composition, votre musique ?
Un album comme Black Orpheus par exemple a été écrit en Espagne, dans une petite ville appelée Denia, au bord de la mer. J’entendais la mer depuis l’endroit où je vivais, et il y avait une montagne en face appelée Montgó. La nuit, le silence absolu de l’endroit était magnifique, mais j’entendais aussi le murmure de la mer et de la montagne. Je me promenais au bord de la mer chaque matin. Toute l’expérience de cet endroit était incroyable et je pense que je l’ai reflétée dans la musique de cet album. Je trouve qu’il a une sorte de qualité aquatique. Des morceaux comme « Neptune » et « Wet Questions » reflètent cette idée. C’est un bon exemple de l’influence que peut avoir la nature sur la musique, parce que ce calme et ce silence m’ont vraiment aidé. J’étais seul, je ne parlais pas espagnol, j’étais au milieu de nulle part en pleine nature, et ça a vraiment aidé la musique à venir, grâce au silence absolu et à la possibilité d’entendre la musique. On capte des notes dans la nature, simplement des sons dans la nuit. On peut entendre des accords. Mes amis pensent que je suis fou, mais il y a un son constant qui résonne en arrière-plan. On ne l’entend pas vraiment en ville, mais si on est dans un endroit vraiment calme, on peut l’entendre. Ce sont des notes et des accords. C’est une chose magnifique qui se produit en permanence et qui a vraiment influencé l’écriture de cet album.

Propos recueillis et traduits par Thomas Cordon
Photo : Hiba Baddou