Katia Fouquet : «J’aime tout ce qui explose »

Illustratrice berlinoise, à la croisée des arts graphiques et de la bande dessinée, Katia Fouquet affirme une voix singulière, marquée par une réflexion critique des structures de domination. Par une esthétique vive et un humour mordant, elle transforme la BD en laboratoire social d’où s’esquissent d’autres possibles. À l’occasion de la création de l’affiche 2026 des Rencontres du 9e Art d’Aix-en-Provence, elle revient pour Flaix sur son processus de création, son univers visuel et les convictions qui l’animent.

Votre style est marqué par une très forte présence de couleurs. Pourquoi un tel parti pris ? Les couleurs sont-elles pour vous aussi importantes que la signature graphique ?

Oui, la couleur joue pour moi un grand rôle. À peu près au même niveau que le dessin en tant que contenu. Mes couleurs ne sont pas naturalistes, mais plutôt abstraites — je crois être très marquée par la modernité, donc l’expressionnisme, comme une approche de pensée. Je trouve justement que le dessin, contrairement à la photographie par exemple, a ce potentiel de raconter le monde un peu différemment de ce que l’on voit. Par la colorisation, on donne encore une expression différente à ce que l’on représente, aux mondes que l’on crée.

Ce rapport à la couleur a-t-il été progressif ? 

Non, je crois que ça a été comme ça dès le début. Mes grands-parents, venant de l’architecture, avaient une grande affinité pour le Bauhaus. Ils avaient d’ailleurs toute leur maison peinte en couleurs vives. Je pense que cet accès à une figuration plutôt expressive m’a toujours intéressée. Adolescente, j’étais très attirée par le pop art. Cela me parlait énormément, tout ce qui explose un peu et qui est provocant dans la colorisation, que l’on peut qualifier de « bruyant ».

Les représentations du masculin et du féminin sont omniprésentes dans vos œuvres. Cherchez-vous à déconstruire les rapports de genre dans vos travaux, et comment cela se manifeste-t-il concrètement ?

Je crois que c’est en quelque sorte le grand thème qui m’accompagne ou qui m’intéresse depuis toujours. Et naturellement le point de départ est l’inégalité — politique ou sociale — entre femmes et hommes. En même temps, j’ai grandi avec deux sœurs, donc n’ayant pas de frère, ces inégalités n’étaient pas tellement un sujet durant notre enfance. Ces rapports de pouvoir m’intéressent énormément et m’indignent aussi. C’est pourquoi j’essaie de remettre en question les images stéréotypées des femmes, y compris dans mes illustrations d’album pour enfants. Ça m’intéresse beaucoup de représenter la femme comme un être plutôt fort, et de questionner ou de traiter des situations qui apparaissent de manière très clichée dans les médias. J’essaye de raconter cela autrement, de sorte que la femme apparaisse davantage comme un être puissant, mais aussi porteur de désir, de plaisir, de joie. En essayant précisément de cibler ces clichés pour les réinterpréter.


Vous abordez des thèmes forts comme la violence ou les rapports de domination. Vous avez déjà parlé un peu de votre expérience personnelle — mais que cela révèle de votre vécu en tant qu’artiste ?

En tant qu’artiste et en tant que personne, je m’intéresse beaucoup à la société, aux modèles avec lesquels nous devons composer. J’ai l’espoir qu’ils s’améliorent. Donc remettre en question ces rapports de pouvoir et s’y opposer fait vraiment partie de mon travail. Je crois que contester les réalités dans lesquelles nous vivons est toujours mon objectif. Je peux difficilement dissocier cela de mon travail. Parfois, je suis très insatisfaite quand je dois travailler sur des choses qui n’ont aucune pertinence par rapport aux questions que je me pose ou que la société devrait se poser.

Si l’on reste sur le thème des femmes, bien sûr, plus on vieillit, plus on prend conscience que c’est un problème structurel et non individuel. Cette étrange situation personnelle que je transpose en tant que femme, je pense que beaucoup la vivent. C’est d’ailleurs un thème récurrent dans les récits actuels. Par exemple, il y a la violence sexiste et sexuelle ou des comportements intrusifs qui, statistiquement, sont très fréquents.


Vous avez participé à l’anthologie The Future Is… Quelle est votre vision du monde futur ? Est-ce un thème récurrent dans vos récits ?

J’ai l’espoir que, d’abord, les hommes médiocres et nuisibles seront délogés de leurs postes de pouvoir. Et qu’il y ait en quelque sorte cet effondrement, au moins une remise en cause du patriarcat dans les fonctions politiques importantes. En même temps, je suis mère d’un garçon, donc je n’ai aucun intérêt à décrire une scission complète. Il s’agit plutôt d’un empowerment des femmes. Je crois que ce qui m’intéresse dans ces visions de type « science-fiction » ou « mondes futurs », c’est d’abord que c’est une façon belle et ludique de créer des liens avec la réalité tout en racontant une utopie, ou en développant des personnages amusants ou étranges — avec l’humour qu’on n’aurait pas si l’on restait uniquement dans la réalité. J’espère deux choses : d’une part, la fin de la répartition inégale des richesses, et d’autre part la dissolution autant que possible des structures patriarcales. Voilà mon espoir. Je suis souvent impressionnée par des jeunes qui tiennent déjà un discours très éloquent et semblent vouloir changer les choses.


BDAix vous a confié la création de l’affiche de l’édition 2026 des Rencontres du 9e art. Comment avez-vous abordé cette commande ?

J’ai été souvent à Aix, j’adore la ville et ce festival. D’abord, j’ai été ravie que Serge Darpeix (directeur artistique de BDAix, ndlr) m’accorde sa confiance et qu’il me pense capable de réaliser une belle affiche pour la ville. Ensuite le défi, quand on sait que l’affiche sera visible dans toute la ville, est de rester fidèle à soi-même tout en touchant un large public. J’ai donc essayé de créer quelque chose qui soit d’un côté joyeux, drôle, mais qui ouvre aussi à d’autres univers. Par exemple avec l’OVNI qui atterrit à Aix et qui peut apporter d’autres points de vue à la ville. Concrètement, en tant que graphiste, il y a aussi l’enjeu d’adapter la création à de nombreux formats, en portrait, en paysage, avec des personnages qui s’adaptent à ces formats — c’était un peu délicat et challengeant. L’idée de départ était liée à Ach als Blobbel hat man’s schwer (Ah, être un Gélate…), ce chouette petit livre, tiré d’une nouvelle de Philip K. Dick, que j’ai illustré et qui raconte l’histoire de deux espions extraterrestres. C’est ainsi qu’est née l’idée d’embarquer ces différents aliens sur l’affiche.

Propos recueillis et traduction par Paul Olivia
Photos : Katia Fouquet