L’exposition Mémoire et Fraternité — La vie dessinée, de Joann Sfar, joue les prolongations au Camp des Milles jusqu’au 24 février. Oscillant entre mémoires personnelles de l’auteur et mémoire collective que l’Histoire a inscrit en chacun, cette traversée humaniste, qui plonge le visiteur dans l’univers sensible et engagé de l’artiste, est avant tout un appel à la fraternité.

Comment l’art — en l’occurrence le dessin — peut-il contribuer à une forme de résilience ? Comment peut-il constituer un pont entre hier, aujourd’hui et demain ? Ouvrir un dialogue entre les humains ? C’est tout l’enjeu de cette exposition temporaire de Joann Sfar, accueillie et produite par le Camp des Milles. Dans ce lieu chargé d’Histoire où 10 000 personnes, juives pour la plupart, ont été internées, parmi lesquels des artistes, intellectuels, opposants au régime ayant fui l’Allemagne nazie entre 1939 et 1942, et des familles dont 2 000 hommes, femmes et enfants qui ont ensuite été déportés.
À l’extérieur du bâtiment principal, la salle des peintures. De grandes fenêtres laissent entrer la lumière qui dévoile des peintures murales réalisées par les artistes internés durant la Seconde Guerre mondiale. Il faut traverser cette salle pour accéder à l’exposition de Joann Sfar. Une sorte de premier pas vers la pensée commune et fédératrice qui unit la Fondation au travail de l’artiste. Célèbre pour ses BD — dont la saga au long cours Le Chat du rabbin — Joann Sfar est également scénariste, réalisateur et écrivain. Érudit, il a suivi un cursus de philosophie à l’université avant d’intégrer l’École nationale des beaux-arts de Paris. Ces œuvres, multiples, portent en commun des questions liées à l’identité, la mémoire, l’enfance, le racisme et l’antisémitisme.


C’est par l’exploration des deux dernières publications de l’auteur parues en réaction à l’effroi du 7 octobre 2023 : Nous vivrons et Que faire des juifs ? que débute l’exposition. Deux romans graphiques guidés par le réflexe de ne pas s’enfermer dans la sidération et de se tourner encore et toujours vers les autres, avec l’objectif d’alerter face à l’explosion de l’antisémitisme et à la montée de tous les racismes. Joann Sfar, qui déclarait « être juif 5 minutes par jour » avant le 7 octobre, est allé à la rencontre d’un maximum de personnes pour recueillir leurs témoignages et les mettre en image par le dessin. Et pourquoi pas par l’humour.

Une illustration d’une simplicité déconcertante accroche le regard : Israël Palestine : pour une solution à 2 affiches. Deux individus y sont représentés, collant des affiches côte à côte : l’une porte le slogan BRING THEM HOME et l’autre STOP KILLING. Le ton est donné. La réflexion est activée. Plus loin, une planche relate sa participation au défilé de la gay pride un samedi aux côtés de membres de la communauté juive LGBT. Aux balcons, des hommes portant une kippa interpellent le cortège : « Vous ne pouvez pas faire cela un autre jour que Shabbat ? » ; ce à quoi il est répondu :« Non Monsieur ! Les juifs dominent le monde mais on n’a pas le pouvoir de bouger la date de la pride ». Choc des cultures au sein d’une culture commune. L’empathie et l’autodérision générées par le dessin permettent à son auteur d’apporter de la nuance là où les représentations se fondent trop souvent en symboles.
Le reste du parcours de l’exposition nous plonge dans l’enfance de l’artiste passée à Nice au sein d’une famille à la double culture : ashkénaze d’Ukraine par sa mère, et sépharade d’Algérie par son père. Ces sources d’inspiration ont imprégné les univers de l’auteur, de la célèbre bande dessinée Le Chat du rabbin, dont l’histoire se déroule en Algérie avant l’indépendance, au roman graphique Klezmer, qui s’intéresse à l’exil des juifs fuyant les pogroms de la région d’Odessa au début du xxe siècle. Chacune de ces œuvres entraîne le visiteur au cœur des émotions et des questionnements philosophiques, finalement universalistes, de son auteur. Une des dernières planches présentées, tirée de l’œuvre Klezmer, illustre un village après le pogrom de Kichinev de 1903. Le village est déserté, les maisons sont figées. Aucun texte ni aucune forme humaine n’y sont représentés. Le cri du silence est alors préféré pour témoigner de l’horreur sans tomber dans le voyeurisme. Le dialogue intérieur s’invite à la pensée de chacun. Si en psychologie il est d’usage d’affirmer que la parole libère, les œuvres de Sfar, elles, pourraient trouver comme adage : le dessin libère les âmes qui souhaitent juste bien vivre ensemble.

Le nouveau roman graphique de Joann Sfar, Terre de sang — Le temps du désespoir, sort ce mois de février, aux éditions Les Arènes BD. Cet ouvrage donne la parole aux voix palestiniennes qu’il est allé rencontrer à Naplouse, Hébron, Ramallah, Tel-Aviv, Jérusalem… toujours animé par cette intention d’ouvrir des espaces de dialogue et de fraternité afin de lutter contre les mécanismes de la haine.
Exposition Mémoire et Fraternité — La vie dessinée, de Joann Sfar, à découvrir au Site-Mémorial du Camp des Milles jusqu’au 24 février 2026, tous les jours de 10 h à 19 h
Karen Ghozland