Sous ses formes spectaculaires d’aujourd’hui, le carnaval d’Aix-en-Provence charrie une histoire bien plus ancienne qu’il n’y paraît. À l’approche de l’édition 2026, portée par la grande déambulation « The Whale Street », Flaix remonte le fil de ce carnaval en perpétuelle métamorphose…
Un peu de légende
Bien avant les grandes déambulations carnavalesques d’aujourd’hui, les fêtards condamnaient le Caramentran. Ce mannequin mal fagoté fabriqué pour l’occasion n’est pas un monarque célébré, mais un accusé. Jugé lors d’un procès satirique, il pouvait se voir reprocher absolument tous les maux de la communauté. S’ensuivait une sentence sans appel : l’exécution. Le malheureux bonhomme emportait avec lui tensions et rancœurs jusqu’à l’année suivante. Le théâtre populaire provençal en fait un protagoniste à part entière. Le traiter de Caramentran, en provençal, c’était se payer la tête de quelqu’un mal fichu, mal habillé, un peu ridicule. Dès le début du xviiᵉ siècle, l’écrivain aixois Claude Brueys compose des textes destinés à être joués en public, où Caramentran devient un véritable personnage de scène. Ces pièces s’inscrivent dans une tradition plus large de spectacles populaires, mêlant satire, fête et critique sociale. Dans un coin de Provence comme dans l’autre, le rite résonnait avec la logique du calendrier : purifier avant le Carême, renverser l’ordre avant de le restaurer. Ces jours gras avaient une fonction bien réelle : exorciser la pauvreté alimentaire qui s’annonçait en fin d’hiver, préparer le corps et la communauté aux privations. Puis, au fil des siècles, la ville change d’échelle. Et la fête, elle aussi, se met à grandir.

Du rituel au grand spectacle
À mesure que la foule s’enhardit, la municipalité cherche à reprendre la main. Si le carnaval aixois ne naît officiellement qu’en 1888, il s’inspire les cavalcades de charité de la Mi-Carême, dont les recettes finançaient les pauvres — une générosité utile pour justifier une joie jugée parfois excessive. Très tôt, la ville réglemente. Un arrêté municipal daté du 29 février 1832, vraisemblablement publié au sortir des mascarades, en donne un aperçu savoureux : interdiction de porter armes ou cannes, de singer les religieux ou les notables, de caricaturer ses voisins, et même de chanter sans autorisation. Derrière cette minutieuse liste affleure une même inquiétude : celle de voir le carnaval devenir un espace de liberté trop anarchique, trop critique — bref, difficile à contenir. Dès lors, la ville avance sur une ligne de crête : encourager l’élan populaire, tout en tentant de contenir ce qui, dans le carnaval, s’échappe par nature.
Au xxᵉ siècle, les archives photographiques — notamment celles d’Henry Ely — montrent un carnaval aixois devenu spectaculaire : chars monumentaux, têtes géantes, reines, cortèges naviguant le Cours Mirabeau. Aix entre alors dans un âge où la fête se professionnalise. La municipalité encadre, structure, orchestre. Les défilés deviennent des productions, où la recherche esthétique gagne du terrain. L’imaginaire carnavalesque provençal se mêle désormais aux codes du théâtre de rue européen : scénographies immersives, créatures articulées. Le spectacle prend le pas sur le rituel, l’image sur la satire.

Cette année : « The Whale Street »
À chaque édition son thème : cette année, Aix accueillera une grande déambulation intitulée « The Whale Street », portée par la compagnie CPPP et inspirée de Moby Dick. Une figure colossale, mouvante, traversera la ville. Avant cela, la population sera invitée à participer aux ateliers KarNaVIrES — compagnie en charge des créations pyrotechniques — pour fabriquer des éléments du cortège, renouant ainsi avec l’idée que le carnaval est une œuvre collective.
Le Caramentran, quant à lui, sera de nouveau livré aux flammes aux Milles et à la Plaine à Marseille. Ce rituel survivant fait figure de rappel : le carnaval n’est pas né d’une simple envie décorative, mais d’un besoin de catharsis collective. Ainsi, chaque nouvelle édition raconte une histoire en palimpseste : sous le spectacle moderne, se devine encore la vindicte populaire.
Le défilé du carnaval d’Aix-en-Provence 2026 aura lieu le samedi 28 février. Les ateliers participatifs animés par les artificiers de KarNaVIrES auront lieu les 25 et 26 février à l’Atelier de la Manufacture, 8 rue des Allumettes.
Texte : Paul Olivia
Photos : Studio Ely