L’eau, l’air, la lumière, le phytoplancton, l’argile, l’ADN, la cire et – oui ! – une carcasse de bœuf sont pour l’artiste Fabien Léaustic de véritables collaborateurs. Lui qui se considère avant tout comme un « praticien de la matière » nous invite, à la Chapelle des Andrettes, à s’immerger au cœur du vivant en questionnant nos pratiques agraires contemporaines. Rencontre avec un artiste aux accents d’alchimiste qui mêle savamment science, art et anthropologie.
SVT et Arts déco mêlés
Ce rapport si particulier avec le vivant, l’artiste le tient de sa formation scientifique en école d’ingénieur qui ne le quitte jamais vraiment. Il en garde une passion pour les sciences de la terre et pour les laboratoires de recherche avec qui il travaille toujours régulièrement. « Ce qui est passionnant lorsqu’on travaille avec des scientifiques, c’est de leur faire comprendre que là où la science trouve ses limites, l’art lui peut continuer », explique-t-il.
En 2012, alors qu’il est étudiant aux Arts décoratifs de Paris, Fabien développe progressivement une obsession pour les phénomènes physiques imperceptibles du quotidien qu’il se donne pour tâche de révéler. Bruissement de l’air chaud à la sortie d’une cheminée venant perturber l’air froid, glaçon qui fond dans un verre… Il nous explique que dans la mécanique des fluides, il y a toujours un point à partir duquel la prédiction des mouvements devient impossible. C’est ce qu’on appelle le point de perturbation. « C’est cette idée d’imprévisibilité qui les rendait vivants pour moi », précise-t-il.
De fil en aiguille, ses réflexions sur le vivant le mènent jusqu’au vivant organique. C’est ainsi qu’en 2014 après trois mois de résidence à la Casa de Velazquez (Madrid), un projet avec des phytoplanctons voit le jour. Se crée alors avec ces algues microscopiques une véritable camaraderie, « comme une relation amicale ou même d’amour », plaisante-t-il. Toutes les matières avec lesquelles il « collabore » sont pour lui un lieu de réinvention des rapports. Elles ne sont plus seulement des objets, mais deviennent actrices à part entière de sa pratique au même titre que les scientifiques avec qui il travaille. Il les laisse l’inspirer car « chaque matière qu’on manipule véhicule une charge symbolique ».
Politique des fluides et du vivant
C’est à la suite de la carte blanche que lui a offerte l’année dernière la Cité des sciences et de l’industrie de Paris que Fabien Léaustic réalise son exposition personnelle Corcucopia. Une première restitution sensible et critique de son enquête de terrain sur les mutations de l’agriculture contemporaine initiée lors de son installation à Avignon, il y a quelques années. Pour lui, il ne fait aucun doute que « le vivant est politique. Quand on parle d’agriculture, on ne parle pas seulement de son assiette, on parle de ses conséquences sur les paysages, les écosystèmes des sols, la qualité des nappes phréatiques et de comment les ressources sont allouées ».

L’artiste continue cette exploration à Aix-en-Provence avec l’exposition La chute au cœur de la Chapelle des Andrettes. Accueilli in situ dans le lieu de culte chrétien désacralisé, ce projet revisite justement la figure de l’ange déchu en tissant une analogie avec l’histoire environnementale. Les mouvements d’ascendances et de chutes font partie intégrante des grands mythes humains, tel Icare provoquant sa propre perte en outrepassant ses limites. Si l’ascension est pour l’humanité le progrès technologique, la chute, elle, est le déclin civilisationnel se produisant déjà sous nos yeux. De la vidéo, en passant par l’installation et la sculpture, l’exposition a été pensée avec l’association Arts Vivants et sa fondatrice Rindala El Khoury, également commissaire de l’exposition. Avec en toile de fond cette question : comment la matière parle de notre rapport au monde ?
Selon Fabien Léaustic, toutes les matières, en particulier vivantes, sont de véritables nœuds éthiques et sociaux. « Je considère mon travail comme des enquêtes anthropologiques sur la matière par l’art ». C’est justement à cette occasion que l’artiste a décidé de réaliser une sculpture en cire – référence aux cierges –, qui sera produite sur une carcasse de bœuf de 400 kg, exergue de chaire moribonde. Des symboles puissants permettant à l’artiste de rendre hommage à ce lieu, mais aussi et surtout de nous rappeler que la majorité des semences produites aujourd’hui par l’agriculture industrielle sont destinées à l’élevage. Une industrie de masse qui participe toujours plus à la fragilisation de la biodiversité.

L’exposition La chute est présentée jusqu’au 23 mai. Entrée libre à la Chapelle des Andrettes, 41 Rue Cardinale du mardi au samedi, de 11h à 13h et de 15h à 18h.
Texte : Clara Hebert