Elle est l’une des violonistes françaises les plus talentueuses de sa génération. De ses premiers cours de musique à ses réflexions sur la place des femmes dans le milieu classique, Esther Abrami, née à Aix-en-Provence, revient sur les défis qui ont façonné son parcours et ses convictions dans son premier livre : La musique est (aussi) une affaire de femmes. Flaix l’a rencontrée.
C’est à tout juste neuf ans que la petite Esther affirme à sa mère : « Maman, je serai violoniste ». Une conviction forgée après le « coup de foudre » qui la submerge en assistant à un concert de musique klezmer qui se tient, non loin de chez elle, au Tholonet. Le musicien était libre de ses mouvements, « son violon n’était pas un objet, c’était une partie de lui », raconte-t-elle. C’est ainsi que naît chez la petite fille la croyance en sa destinée à un âge où l’on change de rêve comme de jouet. Celle qui s’imaginait fleuriste avant sa découverte de la musique a même été inconsolable le jour où son premier instrument lui échappe des mains et se casse : « C’était un petit violon qui ne valait rien, mais c’était comme si j’avais cassé la chose la plus précieuse qui soit. Pour moi ce violon c’était tout. »
Pourtant, l’histoire d’amour avait mal débuté. Après avoir découvert l’instrument à trois ans avec sa grand-mère, elle-même ancienne violoniste, ses parents l’inscrivent à un cours de musique, mais la petite Esther bloque : elle déteste l’enseignante et par conséquent le violon. « Je ne peux pas m’empêcher de penser que j’aurais pu totalement passer à côté de ce qui m’anime aujourd’hui. », confie-t-elle, tout en soulignant l’importance du professeur dans l’apprentissage de la musique. Les années passent et le concert du Tholonet crée son petit miracle. La jeune fille tient son rêve et s’y accroche. Elle fait ses gammes au Conservatoire d’Aix-en-Provence d’où elle sort diplômée en 2010, et s’installe ensuite au Royaume-Uni, où elle rester jusqu’en 2016 pour obtenir, l’année de ses vingt ans, son master au Conservatoire Royal de Birmingham.
Une consécration précoce
En 2022, Esther Abrami sort son premier album éponyme. Une consécration pour une si jeune artiste qui lui vaut cette réflexion acerbe de l’un de ses professeurs : « Profite bien de ce premier album, car, tu sais, la beauté chez les femmes, ça ne dure pas ». Son attrait assumé pour la mode et sa forte présence sur les réseaux sociaux — qu’elle utilise notamment pour donner le goût de la musique classique aux nouvelles générations — lui valent d’autres remarques désobligeantes.
Des critiques qu’elle balaie aujourd’hui par un succès mondial et une nature persévérante, en revendiquant même de bousculer le monde feutré du classique : « Sur les réseaux sociaux j’ai pu être moi-même et arrêter d’essayer de rentrer dans cette boîte du monde de la musique classique où je ne rentrais pas, et j’ai pu faire les choses à ma manière. Après, les gens aiment ou n’aiment pas mais en tout cas je suis vraiment qui je suis et ça, ça fait du bien. Je pense que ça fait tellement de bien que les critiques à côté sont le prix à payer pour être soi-même. »
Le premier album sera suivi d’un deuxième nommé Cinéma, en hommage à des musiques de films cultes, puis dans la foulée un troisième : Women. Une œuvre dédiée aux compositrices et qui concrétise une véritable prise de conscience pour l’artiste. Esther explique avoir eu « un moment de réalisation » lorsqu’elle fait le constat que les compositrices n’avaient jamais été évoquées durant ses années passées à étudier la musique. Son livre La musique est (aussi) une affaire de femmes est la suite logique de son engagement pour réhabiliter ces « aventurières » comme elle aime les appeler.

Elle y raconte des parcours extraordinaires, comme celui de Chiquinha Gonzaga, une compositrice brésilienne pour qui « l’art est du courage avant d’être de la beauté ». Une femme inspirante qu’Esther décrit comme une artiste « en avance sur son temps, qui avait une liberté en tant que femme qui n’était pas du tout habituelle pour son époque ». Une femme qui, elle non plus en son temps, n’a pas laissé sa réussite être entravée par les critiques.
Un « switch » providentiel
Cela fait maintenant vingt ans que Esther Abrami construit son rêve. A-t-elle eu des moments de doutes ? Elle n’enjolive pas : « il y a plein de moments de découragements ». Elle s’attache d’ailleurs à normaliser ce sentiment, notamment auprès des petites filles qui viennent à sa rencontre à la fin de ses concerts. Mais au-delà des difficultés liées à l’instrument en lui-même, Esther pointe aussi la concurrence permanente entre musiciens : « La recherche de la perfection, dans cet univers extrêmement compétitif, a pu me faire perdre parfois l’envie ». Un esprit de compétition particulièrement alimentée à l’égard des musiciennes, sujet sur lequel elle a eu un vrai déclic : « À un moment, il y a eu un switch dans ma tête. Je me suis dit que ça pourrait être différent ». Depuis, elle s’attache avec énergie à construire un « sens de la communauté » avec ses consœurs et aussi via sa série de podcast, Esther & Elles.
Ces derniers mois, la violoniste hyperactive enchaîne aussi les apparitions grand public, tant dans des événements prestigieux que sur des scènes plus populaires, où l’on n’attendrait pas forcément une musicienne classique, comme au Parc des Princes pour célébrer la victoire du PSG, ou lors du concert des Enfoirés. Autant de défis brillamment relevés pour celle qui se considère toujours de nature timide et réservée.
Un trait de caractère contre lequel Esther se bat depuis l’enfance, notamment grâce à la hutspah, un concept yiddish — que l’on peut traduire par le courage d’oser et d’aller de l’avant —, transmis par sa mère et qu’elle évoque dès le début de l’ouvrage. « J’étais très timide, surtout petite, donc ma maman m’a beaucoup enseigné la hutspah en me disant “vas-y”. Par exemple, dans une queue d’enfants je les laissais tous passer devant moi. Elle me disait “mais arrête, impose-toi en fait », confie t-elle.
Paradoxalement, cette timidité disparaît dès qu’elle saisit son archet pour jouer ses premières notes : « Je me suis toujours sentie puissante quand j’étais sur scène, on a un certain pouvoir, d’ailleurs c’est un sentiment qui est assez addictif honnêtement. L’adrénaline est très agréable ». Un pouvoir positif et contagieux donc, à écouter et désormais à lire, transmis par cette artiste solaire qui œuvre autant pour l’histoire de la musique classique que pour son avenir.
La musique est (aussi) une affaire de femmes est sorti le 10 avril aux éditions Leduc.
Esther Abrami se produira le jeudi 27 août au festival Les Soirées de Saint-Marc à Saint-Marc-Jaumegarde.
Texte : Zoé Sauton
Photo : Gregor Hohenberg