Son histoire ressemble à un film que l’on aurait du mal à trouver crédible : Bilal Alnemr voit son destin et celui de sa famille basculer grâce à un violon que son père lui achète à ses 3 ans, à Damas, où il naît en 1996 et grandit. Musicien prodige, et en partie autodidacte, il est repéré et quitte sa famille pour se former au conservatoire d’Aix-en-Provence à 13 ans. Six ans plus tard, alors que la guerre s’intensifie en Syrie, sa famille, qu’il n’a pas vue depuis, parvient à le rejoindre et est accueillie à Vauvenargues. Pour Flaix, le musicien revient sur cette incroyable trajectoire et sur son actualité musicale avec le Festival de Vauvenargues… qu’il a fondé.
En 2022, vous avez créé le festival de musique à Vauvenargues. Quelle est l’origine de la création de ce festival ?
Mon histoire avec Vauvenargues commence il y a environ dix ans, en novembre 2015. Mes parents avaient enfin fui la Syrie à cause des tensions là-bas et ils étaient sur le point d’arriver en France. Alors que je vis depuis plusieurs années à Aix, une dame travaillant à la mairie de Vauvenargues me contacte. Elle m’explique que le village cherche à accueillir une famille syrienne, et me demande si j’en connais une. J’ai tout de suite répondu « oui, il y a en une que je connais très bien, mes parents arrivent à Marseille dans 1 h 30 » !
À la suite de cette belle coïncidence, nous avons été accueillis par une famille à Vauvenargues qui nous a offert leur toit. Au début, tout n’a pas été facile : avec ce qui se passait alors en Syrie, certains habitants de la commune redoutaient qu’une famille salafiste s’installe chez eux. Notre accueil ne s’est joué qu’à une seule voix lors d’un vote. Mais heureusement, avec le temps, le village a appris à nous connaître. Ils ont vu que j’étais musicien, et ceux qui étaient contre notre arrivée ont finalement été les premiers à nous venir en aide. Ainsi, en 2022, alors que je venais d’obtenir la nationalité française, j’ai décidé d’organiser un événement musical pensé comme un remerciement à toutes les personnes de la commune qui ont permis à ma famille de s’y sentir comme chez elle.

Bilal Alnemr : « Le jour où j’arrêterai de rêver, ça voudra dire que je suis mort ! »
Des choses ont changé pour le festival depuis 2022 ?
À l’origine, ce n’était pas vraiment un festival, mais plutôt une semaine festive avec des répétitions, des activités musicales, et deux ou trois concerts pour conclure le tout. Et ça a eu un grand succès, on a accueilli près de 1 500 personnes, reçu France Musique, obtenu une subvention du village… C’était absolument incroyable. L’année d’après, en 2023, j’ai voulu faire une pause, car ce n’était pas du tout mon idée de faire un festival à la base. Je n’avais pas envie que les gens pensent que je suis un escroc, que j’utilise mes parents pour faire du storytelling… donc j’ai tout arrêté. Mais l’année d’après, en 2024, je suis revenu en me disant : « les gens sont venus pour mon histoire, maintenant je veux voir s’ils viendront pour mes qualités de musicien ». Donc on a repris, et ça a encore une fois fonctionné.
Le festival est lié à votre association Ugarit en Provence . Quelle est la mission de cette association ?
L’idée était de trouver un moyen de relier la Syrie, la France et la musique, sans passer uniquement par mon histoire, mais en gardant l’ADN de cette aventure. Ugarit, c’est une ville portuaire en Syrie où des archéologues français ont découvert en 1927 une trentaine de plaques d’argile. Parmi elles, se trouve la plus vieille transcription musicale du monde, l’Hymne à Nikkal, datée de 1400 ans avant J.-C. Il nous a semblé que cela faisait un bel écho à ce qui m’est arrivé lorsque les musiciens du conservatoire d’Aix sont venus me chercher en Syrie. Mais le but, ce n’est pas de parler que de mon histoire, mais de présenter la musique comme un vecteur, un pont entre deux cultures.
Comment se présente la programmation de cette édition 2026 ?
Cette année, la programmation fait vraiment écho au monde dans lequel on vit. Le premier soir, je vais jouer une œuvre syrienne du compositeur Al Wadi, avec Elad et Itai Navon, respectivement pianiste et clarinettiste israéliens. C’est extraordinaire de voir ces deux pays se retrouver sur scène, dans cette dimension de paix, face aux bombardements au Liban, en Palestine… Le lendemain, je jouerai avec un ensemble que j’ai créé, Les Cordes de Sham, composé de jeunes musiciens exilés. Ils sont turques, palestiniens, israéliens, allemands… J’ai créé cet ensemble car je me suis rendu compte qu’avec mon statut, mon parcours, j’ai rencontré Dieu sait combien de difficultés. Aujourd’hui, je suis un peu hors système, je ne corresponds pas aux codes de la société musicale. Et j’ai rencontré beaucoup d’autres musiciens également hors système qui ont besoin d’un cadre, d’une communauté… L’objectif de ce concert, c’est aussi de présenter une solution de paix. De dire aux gens : « regardez, ce soir, vous verrez toutes les nationalités qui se tapent habituellement dessus réunies sur scène autour de la musique.
Revenons sur votre parcours. Vous avez 13 ans lorsque vous quittez la Syrie et votre famille pour poursuivre votre rêve musical. Comment avez-vous vécu un tel épisode, à un si jeune âge ?
Alors en fait, c’est moi qui voulais partir. Je l’ai toujours demandé, car à l’époque j’avais atteint un niveau en autodidacte qui n’était pas normal. J’étais assoiffé d’apprendre, j’avais envie d’avoir une plus grande éducation musicale et de m’épanouir davantage dans ma passion. Donc j’ai vécu ce départ avec énormément de joie. La souffrance d’être éloigné de mes parents, de ma sœur, était compensée par ma confiance, j’avais vraiment la niaque et la conviction d’être à la bonne place. C’était une chance énorme qui m’a sauvé, et qui a sauvé ma famille aussi après.
Vous exprimez souvent votre reconnaissance, et avez à cœur de rendre à ceux qui vous ont tendu la main. Est-ce qu’aider en retour est important pour vous ?
Je crois que je n’emploie même plus le terme « aider », car c’est devenu quelque chose de très naturel pour moi. Plus j’ai, plus j’ai envie de partager, c’est devenu un mode de vie. J’ai tellement reçu, j’ai tellement été protégé et accueilli. Ça fait partie de mes valeurs, de ce que la vie m’a offert. C’est automatique, je n’y réfléchis plus.
Y-a-t-il encore des rêves que vous n’avez pas réalisés dans votre vie de musicien ?
Le jour où j’arrêterai de rêver, ça voudra dire que je suis mort ! Je suis tout au début de ma carrière aujourd’hui, et je prends la vie comme un terrain d’expérimentation. Je vois comment les choses avancent, je franchis des étapes… J’ai toujours soif d’apprendre, d’aller vers l’avant, de crier, de rencontrer, et d’être ensemble. Dans dix ans, j’aimerais que l’ensemble avec lequel je joue ne soit plus composé de 10 musiciens, mais de 40. Qu’on soit un orchestre qui permette à des jeunes musiciens de se sentir accueillis, respectés et vraiment considérés au plus haut sens du terme. J’ai aussi envie de progresser dans ma vie musicale, de jouer avec des orchestres reconnus, dans des grandes salles… Et peut-être, qui sait, je pourrais un jour retourner en Syrie, pour y créer quelque chose de musical, éducatif et culturel.
Le Festival de Vauvenargues a lieu du 17 au 22 juillet.

Propos recueillis par Paul Jouve-Cargnino
Photos : Caroline Doutre