Accent sur nos langues

Ils suscitent la sympathie, l’amusement ou encore le dédain. Les accents régionaux, qui seraient plus d’une centaine en France, sont les derniers vestiges audibles des patois et parlers de nos régions. Un sujet historique et intime, joyeusement décortiqué par le spectacle Parler Pointu, qui se joue du 18 au 21 mars au Théâtre du Jeu de Paume

D’après un récent sondage, plus d’un Français sur deux pense que son accent est en voie de disparition. Un phénomène très marqué dans le Sud, notamment en Provence où 68 % des interrogés partagent ce ressenti. C’est justement le point de départ du spectacle Parler Pointu d’Hélène François et Benjamin Tholozan. Un projet né de la propre expérience de ce dernier, quand, de retour dans son Gard natal, après des années en école de théâtre à la capitale durant lesquelles on l’encourage à gommer son accent, il s’entend dire par sa famille qu’il « parle pointu ». Son phrasé provençal s’est ainsi progressivement endormi. 

La voix des régions 

La discrimination par la langue, l’hégémonie culturelle et linguistique, la perte d’identité, sont autant de sujets abordés avec humour et précision par cette pièce dont l’écriture aura nécessité deux ans de travail. En résulte un fougueux voyage historique, entre cabaret burlesque et stand-up, de la croisade des Albigeois au temps de la Révolution en passant par l’Académie française. Tout cela orchestré autour d’un repas de famille explosif arrosé au pastis. 

Pour Benjamin Tholozan, ce spectacle est le moyen de raconter la manière dont « on centralise un pays, on construit une nation et comment la langue est un instrument d’unification et de pouvoir ». Un sujet politique donc, même si la pièce est aussi drôle que documentée. Elle parle aussi de patrimoine perdu, car Benjamin Tholozan s’est trouvé bouleversé en réalisant que ses grands-parents étaient les derniers détenteurs du patois qui leur était si cher.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi parle-t-on le français tel qu’on le connaît actuellement ? En 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, signée par François Ier, oblige que tous les documents juridiques soient rédigés en « langue française ». L’événement marque un tournant : la langue imposée devient un symbole de puissance, et les autres parlers commencent à s’effacer.   

Un héritage culturel dévalorisé

Malgré le capital sympathie qu’un accent peut contenir, la moindre intonation chantante est parfois perçue comme un manque de distinction ou de sérieux dans la sphère professionnelle. Dans les métiers liés à la parole, l’accent devient même parfois un héritage lourd à porter. « Des avocats, des profs, des chercheurs se confient à nous après avoir vu le spectacle » explique le comédien. « Ils nous disent avoir été moqués lors de leurs soutenances de thèses, lors de leurs passages dans les médias. Il y a une vraie souffrance liée à la manière dont l’accent est perçu. » 

Ce sentiment s’explique aussi par des faits historiques. Le système répressif pour imposer le français à l’ensemble du territoire aura perduré jusqu’aux années 1940, punissant les enfants qui faisaient l’affront de parler breton, occitan ou basque dans l’enceinte de leur école.

« Il y avait un système de dénonciation entre élèves qui fait que toutes ces langues ont été marquées par le poids de la honte. C’est aussi la raison de leur déclin » précise Benjamin Tholozan. Des méthodes également monnaie courante pour imposer le français par la force dans les colonies.

Après plus de deux ans de tournée et cent représentations de Parler Pointu aux quatre coins de la France, ses auteurs constatent à quel point sa réception diffère en fonction des régions et soulève des discussions, voire des débats linguistiques, dans les salles. Nouvelle preuve, s’il en fallait, de la diversité de nos cultures locales. Et à propos du public du Sud-Est, Benjamin Tholozan confie : « les dix premières minutes je sens que les gens m’attendent au tournant. Après, une fois qu’il y a une adhésion, elle est très franche. » Une réception authentique et entière donc, à l’image de nos accents de Provence. 

Parler Pointu, du mercredi 18 au samedi 21 mars au Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence.

Texte : Léna Pouey–Aguilar