Chloé Delaume : « La littérature doit bousculer, contaminer le vivant »

S’affranchir de la réception de son œuvre tout en cherchant à agir sur le réel, s’inscrire dans une démarche expérimentale mais embrasser les grandes causes de l’époque… la trajectoire littéraire de Chloé Delaume est aussi complexe et affirmée que le sont les « obsessions » qui traversent son œuvre. La marraine de l’édition 2026 du festival Les Promesses de l’Aube a accordé à Flaix ce riche entretien où il est tant question des pouvoirs de l’écrit que des tourments qui agitent notre monde.

Vous êtes la marraine de la quatrième édition du festival Les Promesses de l’Aube. Vous y présenterez une performance et une soirée carte blanche, un plateau de lecture en public, comment les avez-vous imaginés ?

Je présenterai la performance Lilith en son histoire, la première femme qui a dit non. C’est une pièce sonore dont je suis très contente. Pour la carte blanche, j’ai convié Aurélie Olivier qui est une autrice émergente confirmée, Héloïse Brézillon, qui a une visibilité plus récente, et Solène Planchais dont le dernier ouvrage viendra de sortir. Il faut les voir lire, elles ont toutes une diction intéressante, ce sont des tueuses sur scène !

Vous pratiquez justement la lecture à voix haute lorsque vous travaillez. Est-ce une manière de décupler l’impact du sens des mots, de leur offrir une présence ? 

Incarner est important. La jeune scène poétique a compris ce besoin de transmettre par la parole, que le livre n’est pas suffisant. Concernant ma manière de travailler, oui, je passe tout au gueuloir. J’enregistre et j’envoie tout ça à des amis peintres et écrivains. Chaque matin j’enregistre sur WhatsApp le travail de la nuit, il y en a à chaque fois pour une grosse demi-heure. Je leur fais la lecture de ce que je viens de faire, donc ils suivent les livres par épisode. Au lieu d’écouter un podcast de France Culture, ils écoutent leur copine !

Ces dernières années, vos écrits comme vos engagements investissent le féminisme. Que peut la littérature pour la cause féministe ?

L’objet livre — au-delà de savoir s’il s’agit ou non de littérature, car ça peut se discuter — a été un support fondamental dans le post #MeToo. Tous les ouvrages qui sont sortis à ce moment-là et qui ont fait de bons scores ont vraiment fait bouger les lignes. Il y a un impact très net. Je pense à Triste tigre, à La Familia Grande ; s’ils n’étaient pas là il ne se passerait pas ça. Ce ne sont pas que les produits d’une époque, ce sont des objets qui viennent bouger l’époque. 

« C’est toujours intéressant de regarder la lexicologie, ça montre comment une société est tenue.» 

Votre œuvre littéraire s’est déployée à partir du drame que vous avez traversé durant votre enfance. Avez-vous commencé à écrire par nécessité ? 

J’avais d’abord une pratique expérimentale, installationniste, avant de travailler sur Le Cri du sablier (livre d’autofiction paru en 2001, NDLR). À ce moment-là, le mot féminicide n’était pas dans le dictionnaire, il n’est arrivé qu’en 2015. On n’avait pas les mots. J’avais envie de travailler sur le père, mais je n’avais pas forcément l’impression de faire du féminisme à l’époque. Dans Les Mouflettes d’Atropos, sorti en 2000, il y a pourtant déjà la sororité, la colère, le mot « misandrie » qui est interrogé. Ce qui n’est pas nommé n’existe pas évidemment.

Il y a aussi la question des mots interdits pour interdire de penser. Si on prend « misandrie » et « misogynie », par exemple, les deux naissent au même moment, c’est du grec ancien. Le mot « misogynie » entre au xvie ou au xviie siècle dans le vocabulaire courant. Détester les femmes, c’était quelque chose de logique. Par contre, le mot « misandrie » rentre seulement dans le dictionnaire français durant les années 1970. C’est toujours intéressant de regarder la lexicologie, ça montre comment une société est tenue. 

Pour vos premiers écrits, vous avez expliqué que vous aviez fait délibérément le choix d’une langue assez complexe, peu accessible dans les premières pages. Quelle était votre intention ?

C’était que le croustillant ne soit pas une motivation de lecture. Et aussi parce que c’est un travail sur la langue. Je considère la littérature comme une préoccupation esthétique avant tout, avant le message, avant la thèse. Mais on est désormais dans une époque où il y a tellement besoin de délivrer des messages et des thèses pour que ça bouge, que l’esthétique est moins urgente. Ce n’est pas la même époque. Aujourd’hui, le syndrome du personnage de fiction touche les gamins sur Instagram : on est à l’ère des fakes news. Tout ça c’est très différent maintenant, ce n’est plus la même chose. 

Vous reliez donc vos choix de carrière, votre parcours d’écrivaine aux évolutions sociétales ?

Oui, parce que je pense qu’on a un rôle à jouer. C’est-à-dire que pendant longtemps, j’ai vraiment travaillé la forme, mais, au bout d’un moment, je risquais la suffocation dans la tour d’ivoire. Ça devait être dans les années 2010, et là, je me suis dit : « ça devient compliqué ». Ensuite, vers 2015, j’ai fait un cycle qui s’appelait « liberté, parité, sororité » chez Violette&co et au Palais de la Femme, avec des ateliers sur les utopies féministes, et après il y a eu #MeToo.

On est poreux, c’est sûr. En ce moment, je relis tout ce j’ai écrit depuis 1998 dans l’optique de publier un recueil chez Point en 2028, et je vois bien que dès le début mes obsessions étaient présentes. La femme, le corps de la femme, et qu’est-ce que c’est que cette société… que l’on n’appelait pas encore patriarcat, mais phallocratie. Après, pour la question de la narration, il y a vraiment deux pans : le côté féministe et, en parallèle, pour la ligne esthétique, il y a une interrogation perpétuelle sur ce qu’est le récit de soi, le récit dans le collectif. Mon nouveau livre qui sort en octobre aborde les figures mythologiques féminines, les histoires raturées, les narrations tordues par la récupération… pour aplanir les femmes dangereuses.

«Si j’ai le circuit de la récompense parce qu’on m’a bien applaudie et qu’on m’envoie de l’amour, tant mieux, mais l’important c’est vraiment ce qui se passe dans Word.»

Vous dites que l’exigence esthétique guide votre travail plus que le désir de plaire. Comment peut-on s’abstraire de la question de la réception quand on écrit pour être publié ?

En se disant : rien à foutre ! Je suis chez le même éditeur, Bernard Comment, qui est venu me chercher depuis longtemps maintenant, en 2007 ou 2008. Et il ne m’a pas lâchée depuis. Avec Bernard, je peux faire ce que je veux. Le secret c’est l’espace en fait, c’est à partir du moment où l’on a un espace sécure de publication. Chez « Fiction et Cie », on peut vraiment expérimenter. Je suis quelqu’un d’excessivement têtu qui déteste qu’on la commande, donc quand j’ai une idée que je fais, je trouve l’espace pour le faire. Je n’ai pas de frustration d’objet qui aurait pu exister, je ne sais pas ce que c’est que de me faire refuser un manuscrit. À partir de là c’est le grand luxe, je sais que je suis hyper chanceuse.

Mais je pense que vraiment, si je réfléchis sincèrement à votre histoire de réception, ce qui est le plus important, c’est quand je suis devant l’ordinateur, c’est ce qui se passe dans Word. Si j’ai le circuit de la récompense parce qu’on m’a bien applaudie et qu’on m’envoie de l’amour, tant mieux, mais l’important c’est vraiment ce qui se passe dans Word. Le reste, c’est quand même vanité et petites caresses sur l’orgueil, on ne va pas se leurrer. On en a besoin bien sûr et c’est agréable, mais ce n’est pas le plus important. 

Dans un autre genre, c’est très agréable aussi de se sentir utile, d’avoir des messages de filles ou de femmes qui sont coincées, qui sont dans une relation plutôt toxique, dans une emprise, et qui me disent que ça les a réveillées et qu’elles sont parties en courant. On ne peut pas se défaire du rôle concret de l’auteur. 

Vous cherchez donc à avoir un impact concret sur le réel ?

Le truc c’est que c’est vivant, il ne faut pas perdre de vue que la littérature et la poésie, ça doit être vivant. C’est-à-dire contaminer le vivant, bousculer le vivant, que ça circule. Et les festivals, comme Les Promesses de l’Aube dans la mesure où c’est beaucoup de performances, de lectures, ça sort de la page du livre et ça, c’est très important.

J’ai été formée avec des gens qui faisaient de la poésie sonore et j’ai depuis longtemps conscience de la poésie qui se fait hors livre et de l’importance de transmettre par les lectures.

Vous considérez avoir une forme de « psychorigidité esthétique » ? 

Oui, je suis une ayatollah. J’ai beaucoup de difficulté avec les livres qui sont écrits en langue orale, ou quand j’entends « c’est le renouveau de l’écriture blanche ». J’ai vraiment beaucoup de mal parce qu’en fait il y a une absence de travail, c’est des premiers jets. On peut tomber sur des livres où on est sur des histoires de deuil ou des choses qui sont très lourdes et l’auteur n’est même pas capable de transmettre l’émotion tellement tout est informatif, parce qu’il n’y a pas de travail poétique, pas de sublimation, pas de transmutation, pas d’alchimie du verbe. Et la littérature et la poésie, c’est quand même avant tout une opération de transformation qui permet d’avoir une vision de résistance sur le réel. 

«Je fais des cycles de travail de 72 heures et c’est super. Je suis dans une sorte de transe, je ne suis que mots et sensations, je n’ai plus de corps. Il est clair que je suis workaholique !» 

Lors d’une interview, vous avez dit : « les dysfonctionnements familiaux m’ont finalement été extrêmement utiles tous autant qu’ils étaient ». Êtes-vous d’un optimisme à toute épreuve ? 

Non, c’est de la lucidité. Quand on n’a pas le choix, il y a une opération de résistance qui s’opère, plus que de résilience. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Mon père n’aurait pas tué ma mère, il n’y aurait pas eu Le Cri du sablier, s’il n’y avait pas Le Cri du sablier, ma vie ne serait pas la même. Et puis, il n’y aurait pas eu Les Mouflettesparce que, est-ce que je me serais prostituée si mes parents étaient vivants ? Je ne suis pas sûre. À cause du regard, à cause du secret. Donc la vie aurait été différente et je suis très satisfaite de l’existence que je mène. Et après, il y a toujours le trauma. J’ai des médocs, je suis bipolaire, ascendante psychotique, j’ai des pensées invasives. C’est pas toujours facile psychiquement, mais pour ce qui est du dispositif dans le réel et le domestique, je suis très satisfaite. Surtout depuis que je suis dans le célibat flamboyant, depuis sept ans, c’est vraiment très pratique !

À propos de santé mentale, avez-vous le sentiment qu’il y a aussi une prise de conscience de l’opinion publique qui est en train de s’opérer sur ce sujet ?

Oui, c’est très important. Je sais que ce n’est pas le cas pour tout le monde, mais moi, le diagnostic m’a soulagée. Certains sont dans le déni, trouvent ça violent, ou ne veulent pas être assignés à une place de malade mental. Quand j’ai entendu Nicolas Demorand dire « malade mental » à la radio j’ai les poils qui se sont hérissés parce que je pense qu’on peut laisser ça aux pathologies lourdes. Il est fonctionnel, à partir du moment où on est fonctionnel, même si on a une pathologie, je ne pense pas qu’on puisse utiliser le terme d’« aliéné » ou de « malade mental ». C’est important parce que les bipolaires, c’est 2 % de la population en France, c’est beaucoup. Et un bipolaire qui ne se soigne pas, il a 15 % de risques de mourir d’un suicide, en faisant un raptus, par exemple. Et les psychotiques, c’est 1 %.

C’est important que les psychés préservées pigent un peu de quoi il s’agit. Les psychés préservées, la seule chose qu’elles comprennent c’est la paranoïa parce qu’intellectuellement tout le monde a eu un jour une petite attaque de suspicion qui aurait pu dégénérer. Par contre, tout ce qui est de l’ordre de la dissociation, de la dépersonnalisation, les délires psychotiques aigus, c’est encore autre chose. Parce que là, la personne est incohérente et en plus, elle peut être dangereuse pour elle-même. Mais c’est aussi comment on apprivoise la pathologie. C’est-à-dire que dans les phases de up, quand je suis en hypomanie, je travaille énormément, mais je sais que dans trois jours, je vais dormir 24 heures ; je m’organise en fonction des cycles. En fait, la pathologie est apprivoisée, pas domptée, mais apprivoisée. Elle est plus forte que moi, mais j’optimise le handicap. 

Quel impact cela a-t-il sur votre processus de travail ?

Je fais des dépressions lourdes… Quand ça descend ça peut aller très très bas, par contre je n’ai jamais de sortie de route, genre à poil dans la fontaine, ça ne m’est jamais arrivé d’avoir eu la toute-puissance. Ça s’arrête à l’hypomanie. Des cycles où je peux travailler 72 heures et c’est super. Et très très intense. Je suis dans une sorte de transe, je ne suis que mots et sensations, je n’ai plus de corps et ça, j’aime bien. Je m’arrête quand je suis au bord de l’évanouissement, je pousse comme un sportif. Il est clair que je suis workaholique ! 


Propos recueillis par Léa Cesari
Photos : Couverture Aude Boyer / Article : Pierre-Gondard / Benedicte Roscot