Amsted pose ses bombes à l’ITEP

Les murs blancs d’un Institut thérapeutique éducatif et pédagogique (ITEP) d’Aix-en-Provence ont récemment pris des couleurs. L’artiste et art-thérapeute Amsted a accompagné les cinq adolescents de l’établissement dans la réalisation d’une fresque. Une démarche créative qui vise avant tout la confiance en soi et la coopération.

Il est 10 heures sur le parking de l’ITEP quand Amélie, alias Amsted, s’apprête à retrouver les garçons. Ils sont cinq pré-ados ou ados, âgés de 11 à 16 ans, pour la plupart en décrochage scolaire en raison de problématiques sociales ou de santé. En semi-internat, ils sont accueillis la moitié du temps dans leur établissement scolaire de référence. Dans l’attente de trouver un bâtiment d’accueil pérenne, l’ITEP est locataire de cet espace de bureaux transformé en lieu de vie. Une situation « en attendant » qui rend le séjour inconfortable et nourrit une telle frustration que certains jeunes malmènent les lieux, au point d’écrire sur les murs ou même d’y donner des coups.

La danse du graffiti

C’est dans ce contexte que l’établissement a fait appel à Amsted. Art-thérapeute depuis huit ans, elle travaille en soins intensifs à l’Hôpital Montperrin d’Aix-en-Provence et intervient régulièrement dans des établissements spécialisés avec un objectif : offrir des moments de lâcher-prise aux bénéficiaires qu’elle accompagne. Ici, il y a l’ambition d’égayer les murs, bien trop blancs, de cet institut et que ses résidents s’approprient les lieux en participant à sa décoration.

Sans perdre de temps après l’arrivée d’Amsted, chacun s’affaire à installer les protections et à s’équiper pour ne pas se tâcher. L’atmosphère est agitée mais, lorsque Amsted énonce les consignes, les garçons sont attentifs. Elle leur explique : « Pour faire de belles courbes, il faut que le corps accompagne le geste, c’est la danse du graffiti ». La motricité est ainsi engagée. La street-artiste trace les contours des formes que les adolescents remplissent avec des bombes aérosols. Ils se relaient d’abord par deux ou trois, puis les éducateurs, surpris par leur niveau de concentration, les encouragent à investir l’œuvre tous les cinq. Au fur et à mesure du geste créatif, les jeunes sont plus à l’aise. Ils progressent sous le regard professionnel et bienveillant d’Amsted et laissent de moins en moins de coulures sur les murs. Dans une ambiance chaleureuse et énergique, chacun contribue à l’œuvre collective.

Le street art comme exutoire

Un choix d’activité qui ne doit rien au hasard. L’institut sait qu’en choisissant le street art, les garçons allaient s’y intéresser. Une évidence pour Pauline, l’infirmière de l’établissement : « Beaucoup de jeunes aiment griffonner, peindre, ils aiment bien tout ce qui est travaux manuels. […] Ce sont des enfants qui ont beaucoup de “dys”, c’est compliqué pour eux d’ajuster leurs mouvements, d’être précis ». C’est pourquoi, avant le jour J, Amélie a donné rendez-vous au groupe d’ados dans le quartier du Panier à Marseille, célèbre lieu de rencontre des peintres de rue. Histoire du street art, choix des couleurs et des formes de leur œuvre future, les garçons ont été immergés dans cet univers pour mieux l’appréhender.

Mais le projet n’a pas pour seule aspiration de rendre l’ITEP plus agréable. Pauline explique la nécessité de « mettre en valeur nos jeunes en situation de handicap, qui rencontrent parfois des difficultés et montrer qu’ils ont plein de capacités, qu’ils peuvent s’exprimer sous plein de formes, notamment avec l’art ». Un moyen de donner de l’assurance à des adolescents qui « n’ont pas confiance en eux » et qui « sont souvent un peu stigmatisés », confie l’infirmière. Confrontés à des difficultés pour se concentrer, mais aussi dans l’appréhension de la frustration, ils  peuvent se démobiliser rapidement. 

Une artiste au parcours singulier

Amsted, c’est le blaze qu’Amélie a choisi en tant qu’artiste autodidacte. Après vingt ans d’expérience dans le milieu psychiatrique, elle se forme à l’art-thérapie. Cette discipline, qui autorise l’expression de ses émotions par un autre canal que la parole, permet aux personnes qui la pratiquent de lâcher prise à travers l’art. Amsted décrit « une sorte de perte de contrôle, mais dans le bon sens […]. Tu vas pouvoir transformer ton angoisse, ton anxiété, ton histoire autrement, par de la créativité : ça va être une métaphore ». Elle trouve son identité artistique dans les courbes et lignes répétitives « qui sont devenues obsessionnelles ». Un motif de prédilection qu’Amsted s’est approprié spontanément sans trop l’avoir réfléchi au départ, mais qui lui correspond : « Je me suis dit que ça représentait plutôt bien ma personnalité parce que je dois tout le temps m’adapter dans mon métier ».

En 2021, sa carrière d’artiste prend un tournant. Repérée parmi les finalistes du Prix d’art urbain Pébéo-Fluctuart à Paris, elle commence à exposer ses œuvres à la Taxie Gallerie. En parallèle, elle applique ses courbes dans les rues parisiennes, sur les sols, les murs, mais également dans le couloir de 55 mètres de la station de métro Stalingrad. Amsted s’essaie à tous types de médiums : sculpture, peinture à l’encre, aquarelle, œuvres numériques. Rien ne semble l’arrêter dans sa créativité débordante.

Révéler l’invisible

Depuis plusieurs années, l’artiste est sollicitée par diverses structures pour des ateliers d’art-thérapie. En 2024, elle réalise une fresque de 15 mètres à l’Institut régional des sourds et des aveugles de Marseille, avec des enfants atteints de déficience visuelle. Elle écrit et réalise le documentaire Voix Authentiques – Récits intimes de la vie psychique à l’Hôpital Montperrin avec l’intention de donner la parole aux patients en levant les biais de la stigmatisation. Amsted choisit de mettre son savoir-faire au service des autres, en travaillant « avec des publics qu’on ne voit pas […]. Parce que souvent, il y a des préjugés, des méconnaissances. Et lorsque les gens connaissent un peu mieux la maladie ou les problématiques diverses, il y a moins de jugement ».

 C’est donc sans hésitation qu’elle a accepté d’amener ses aérosols à l’ITEP pour les partager avec ces jeunes en recherche de repères. À la question de savoir s’ils ont aimé réaliser la fresque avec l’artiste, les ados répondent avec enthousiasme, malgré « quelques trucs compliqués, quand la peinture coulait par exemple ». L’artiste les rassure, elle repassera derrière eux pour « faire bien propre, ajouter des lignes fines pour amplifier le dynamisme, parce que vous êtes assez dynamiques. L’idée est de vous représenter, pleins de peps et de couleurs. » Au-delà des murs, les cinq garçons garderont, eux aussi, un souvenir indélébile de cette fresque.

Texte : Zoé Sauton

Photos : Amsted / Flaix