Naissance d’une chanson douce à la maternité

Ne dit-on pas des pouvoirs de la musique qu’ils sont infinis ? Quand la vie surgit dans un contexte fragile, la musique peut en tout cas offrir un apaisement que l’on n’espérait plus. C’est l’idée incarnée par Chanson douce. Ce programme socio-artistique, soutenu par Les Théâtres et son fond de dotation l’Assami, s’est installé ces derniers mois à l’hôpital d’Aix avec une ambition toute simple : permettre à des parents de bébés prématurés d’écrire et de chanter une berceuse à leur enfant. Reportage.

« On travaille avec l’inimaginable », prévient Chantal Bline, cadre de santé au service néonatologie du Centre Hospitalier d’Aix-en-Provence. « Dans notre société où tout est programmé, personne n’est préparé psychiquement à imaginer que la naissance de son enfant peut se passer en dehors de toute normalité », explique-t-elle. La prématurité concerne à l’échelle du pays près de 7 % des naissances. À Aix-en-Provence, cette antenne de la maternité du Centre Hospitalier est l’une des références pour la prise en charge des naissances précoces. 

Une guitare en néonat’

Seule déclinaison française d’une initiative lancée il y a quinze ans par le Carnegie Hall de New York, et dupliquée dans une soixantaine de pays, Chanson douce existe depuis trois ans sur le territoire aixois. Pour cette saison 2026, le programme, déployé par Les Théâtres et financé par son fond de dotation l’Assami, a donc posé ses bagages, ou plutôt sa guitare, en « néonat ». Le guitariste, c’est Yann Cleary. Également auteur-compositeur-interprète, c’est lui qui suivra six couples de parents durant quatre à cinq séances individuelles et collectives. En les accompagnant de l’écriture de la berceuse jusqu’à l’enregistrement en studio, pour terminer par une restitution publique des chansons. 

« Maman de Louise ? On m’a parlé de votre histoire et je crois que c’est un peu la même que la mienne. On m’a dit que vous étiez rentrée chez vous avec les lunettes, je voulais savoir si ça ne vous dérangeait pas qu’on discute un peu.» « Maman » a passé la porte de la chambre. Ici toutes les mères sont appelées « maman ». Quant aux lunettes, il s’agit en fait de lunette respiratoire. Ce fin tube transparent fixé aux narines, destiné à apporter de l’oxygène aux nourrissons qui en manquent. Maman de Louise a hâte que sa fille puisse s’en libérer. Elle nous explique que la lourde bouteille d’oxygène reliée à la lunette est un vrai fardeau au quotidien. Comme quand il faut changer de pièce en ayant bébé dans les bras pour lui donner le lait en pleine nuit.

Un refuge d’apaisement

Pour ces parents qui ont dû accueillir l’arrivée de leur bébé dans l’urgence et ont à gérer les complications qui y sont liées, ce programme offre tant un refuge d’apaisement qu’un moyen de mettre des mots sur la situation et de faire lien avec leur enfant. La mission de Yann ? Accompagner l’écriture de chacune des berceuses pour que leurs paroles correspondent au plus près à ce que les parents souhaitent adresser à leur bébé. Pour également lui laisser en témoignage de sa naissance. « Je pars un petit peu à la pêche en posant plein de questions, des fois je remonte des chaussures, des fois je remonte les coffres. Mais j’essaye toujours de désacraliser, de ne pas dire : “allez, maintenant vous allez faire de la poésie, vous allez écrire une chanson, vous êtes des génies”. Juste, des fois, on se raconte et des pépites sortent toutes seules, des fulgurances », explique Yann, qui a aussi pour enjeu de « ne pas trop se faire submerger pour garder la pensée rythmique».

Une expérience de la culture

Pour Agnès Lucas, la psychologue du service, ce programme est d’autant plus pertinent pour soutenir ces parcours difficiles que « la dimension médicale peut faire écran à la rencontre » avec le bébé. « Cette mise en récit, très souvent, fait partie du travail que je fais en tant que psychologue. Et là je trouve que le fait que l’on mette ces récits sur de la musique et des paroles poétiques sensibles, ça prend une dimension émotionnelle qui ouvre à quelque chose d’encore plus profond dans ces premiers temps de la rencontre », précise-t-elle. Sans doute aussi, un moyen indirect de mettre à distance le trauma pour ces parents qui, en plus d’avoir eu à affronter la grande fragilité de leur bébé, ont dû s’en séparer plusieurs heures par jour durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pendant la période de couveuse. 

« Il se passe des choses à des endroits qu’on ne soupçonnait pas », explique aussi Marion Sableaux, responsable de la médiation au Grand Théâtre de Provence et instigatrice du projet, qui est également souvent présente durant les séances. Comme quand l’un des parents se tient en retrait du projet depuis le début et se fait cueillir par l’émotion en découvrant la berceuse écrite et chantée par sa compagne à leur bébé. Pour Marion, ce projet offre aussi « une expérience tout à fait à part de la culture », car c’est une « incroyable expérimentation créative ». Avec toute sa dimension d’apaisement et de médiation, la berceuse composée est aussi tout simplement un cadeau fait à l’enfant. Pour, malgré une arrivée au monde difficile et brutale, « partir dans la vie avec un trésor unique créé par ses parents. Sans doute l’une des plus jolies preuves d’amour qu’il soit ». 

Texte : Léa Cesari
Photos : Marif Deruffi