Que faire de nos défunts ? Que prévoir pour sa propre sépulture ? Comment ce macabre business fonctionne-t-il ? Autant de questions lourdes et dérangeantes, dont s’empare Ghita Skali — en les abordant frontalement, mais aussi de manière pop et décalée — dans son exposition What remains, ce qui reste et ce qu’on laisse, présentée jusqu’à la fin de l’été au 3 bis f. À voir absolument.
Le lieu ne pouvait pas être mieux trouvé. L’artiste Ghita Skali, qui a grandi à Casablanca avant de suivre des études d’art à Nice et à Lyon puis de s’installer à Amsterdam où elle vit aujourd’hui, a choisi le 3 bis f, ce centre d’arts contemporains si singulier, abrité au sein du centre hospitalier Montperrin, pour sa première exposition en France. Un endroit tout désigné tant le sujet soulevé par cette exposition est sensible, intime et, finalement, lié au soin et aux vulnérabilités.



Durant ses trois mois de résidence au 3 bis f, Ghita Skali a organisé plusieurs rencontres collectives reprenant le concept des « cafés mortels ». Ces moments conviviaux permettent d’échanger librement sur la mort, pour recueillir les témoignages des participants sur leurs expériences individuelles du deuil. C’est à partir de cette matière sensible, complétée par de nombreuses recherches documentaires, qu’elle a construit le film What Remains qui constitue le cœur de l’exposition. Pendant une trentaine de minutes, cette vidéo aussi sérieuse qu’amusante, et qui mérite d’être visionnée plusieurs fois, explore la thématique sous tous les angles : anthropologique, sociologique, économique… et surtout politique.
« Le conventionnel, c’est vraiment pas l’endroit de Ghita. C’est quelqu’un qui, depuis sa position d’artiste-femme racisée, cherche aussi à mettre en avant les tabous, les aberrations du monde occidental et de l’Europe», explique Marie de Gaulejac, directrice artistique des arts visuels au 3 bis f et curatrice de l’exposition, qui a accompagné le travail de l’artiste. Au-delà des peines individuelles, c’est en effet la dimension politique, évoquée par la question des sépultures et rites funéraires, mais aussi les violences administratives ou économiques qui y sont liées, qui émerge en creux de cette œuvre qui n’élude rien.

Mots fléchés, sudoku, nœuds papillons… l’exposition présente aussi plusieurs collages, assemblages et créations plastiques en lien avec des objets intimes qui appartenaient au père de Ghita Skali, formant un contre-point joyeux pour interroger les legs matériel et immatériel que les absents laissent après leur disparition. Avec son traitement tout à la fois doux et cru de la mort, ce sujet universel qui n’épargne personne, cette exposition trouvera très certainement un écho chez chacun des visiteurs — qui sont, nous dit-on, déjà un certain nombre à être retournés la voir depuis son ouverture. Ils peuvent compter sur l’équipe du 3 bis f qui se tient prête et toujours à bonne distance, pour, précise Marie de Gaulejac, « accueillir les douleurs […] et si ça réveille trop fort, être là, pour adoucir, pour en parler et pour continuer ». Une grande œuvre, cathartique et nécessaire.
What remains, ce qui reste et ce qu’on laisse au 3 bis f, jusqu’au 20 septembre
Texte & photos : Léa Cesari