Artiste invitée de l’édition 2026 de la Biennale d’Aix, Jeanne Vicerial pose ses bagages et sa carte blanche – faite de fil, de fleurs et autres joyeusetés costumières, aux quatre coins du centre-ville. Cette sculptrice « chirurgienne vestimentaire », comme elle aime se qualifier, et inventeuse du tricotissage, présente pour Flaix son incroyable laboratoire d’humanoïdes textiles et floraux. Rencontre.
Que signifie le titre de l’exposition « Incarnation » ?
Ce terme a plusieurs significations que j’associe au textile. Il signifie à la fois une sorte de manifestation et une personnification. C’est aussi le costume par lequel on devient personnage. J’ai grandi proche de personnes qui avaient une grande habitude du costume, notamment de cirque. J’étais fascinée de les voir se transformer sur scène et devenir d’un seul coup un personnage, que tout cela passe par le vêtement.
Vous aviez d’ailleurs signé les costumes d’un ballet d’Angelin Preljocaj.
Oui, j’ai collaboré en 2021 avec Angelin Preljocaj pour la création des costumes de sa mise en scène du ballet Atys. Lorsque je suis retournée à Aix l’année dernière pour préparer le projet de la Biennale, je me devais de lui envoyer un petit mot. Nous avons alors repris contact et imaginé ensemble plusieurs moments dansés qui seront présentés lors du vernissage d’« Incarnation ». Cela fait sens avec ma volonté de mêler divers médiums. Je suis aujourd’hui sculptrice et plutôt inscrite dans l’art contemporain mais ce n’est pas du tout un milieu duquel je viens. C’est important pour moi de montrer que le textile touche beaucoup d’horizons.

Votre exposition s’installe au sein de quatre lieux patrimoniaux de la ville : le Pavillon Vendôme, la Chapelle de la Visitation, le Musée des Tapisseries et la salle des sculptures du Musée Granet. Comment s’articule ce parcours pluridisciplinaire ?
Au Pavillon Vendôme, j’ai conçu une sorte d’atelier de chirurgienne vestimentaire créant des humanoïdes, tel un muséum d’histoire naturelle. Et en présentant aussi des recherches en cours – notamment tout un travail en collaboration avec un autre plasticien, Ivan Le Pays, mêlant le bois et le fil dans un versant plus abstrait. Les papiers peints du Pavillon m’ont beaucoup inspirée car je travaille souvent avec le passé et les fleurs. Il y aura donc beaucoup de sculptures florales. Elles sont pour moi un moyen de questionner l’anatomie féminine, que ce soit dans son corps physique mais aussi social.
À la Chapelle de la Visitation, je présente une mise en scène autour du travail des Gisantes. Ces sculptures sont comme des actrices pour moi, elles racontent une histoire. Ici, c’est une sorte de procession silencieuse à laquelle je voulais donner un côté plus théâtral.
Au Musée des Tapisseries je vais présenter tout un travail très important pour moi autour du costume. Il y aura des éléments issus de mes collaborations avec les chorégraphes Angelin Preljocaj et Hervé Robbe, accompagnés de témoignages graphiques comme des dessins et des photos.
Je vais aussi investir la salle des sculptures du Musée Granet avec des photographies créées en collaboration avec Leslie Moquin ainsi qu’un travail ponctué de fils autour de sculptures. Cette salle m’a beaucoup inspirée. Elle m’a rappelé tout le travail que j’avais effectué à la Villa Médicis autour de la notion d’agalmatophilie, qui est l’attirance sexuelle envers les objets de nature figurative, liée au mythe de Pygmalion. Je voulais questionner ce rapport au désir envers la sculpture et cette représentation du corps féminin dans les musées, soit sexualisé soit absent. J’invoque souvent l’histoire des femmes et je m’intéresse aux personnages historiques, notamment aux reines qui ont été oubliées.
Vous avez utilisé le terme de « chirurgienne vestimentaire » et votre studio s’appelle « Clinique vestimentaire », d’où vous vient cette réflexion sur le domaine médical ?
J’ai d’abord suivi un diplôme d’artisan costumier où j’ai appris toute la technique du sur-mesure pour adapter le vêtement autour d’un corps. Puis j’ai fait les arts décoratifs en cursus mode avec des corps plus standardisés. Ma réflexion a donc commencé sur le corps et sur la manière dont je pouvais produire des vêtements sur mesure en travaillant directement sur l’humain.
Par ailleurs, mon père était ostéopathe et il y avait de grandes planches d’anatomie chez moi avec tous les méridiens. Petite, pour que je me tienne droite, il me disait tout le temps d’imaginer que j’étais retenue par un fil. J’ai donc toujours eu une vision assez filandreuse du corps. J’ai découvert les tissages musculaires humains et c’est comme ça que j’ai développé la technique du tricotissage qui est brevetée et pour lequel j’ai fait une thèse de doctorat par la suite – donc je suis aussi docteure ! C’est une technique qui permet de faire des vêtements sur mesure sans chute. Comme je copie les muscles, je me suis mise à utiliser des aiguilles de chirurgien, j’étais à nouveau totalement dans ce vocabulaire médical. Il y a différentes aiguilles pour chaque muscle ou couche de peau.

Vous parlez souvent de « prêt-à-porter sur mesure ». Quelle est l’idée derrière cette expression ?
Cette question était tout l’objet de ma thèse. Entre costume et mode, j’avais du mal à positionner le corps dans mon travail. Il était soit complètement adapté, soit oublié. J’ai cherché à concilier ces visions en trouvant de nouveaux systèmes de production. C’est comme ça que le tricotissage a rencontré la robotique et qu’une machine a été créé. Elle permet de prendre les mesures d’un individu et de tisser sur mesur. Cela réduit considérablement le temps de fabrication. Cette machine fait en 7 minutes ce que je prenais 7 heures à faire à la main. Elle m’a permis de penser, en tant que designer, un autre rapport au vêtement. Je voulais surtout réintégrer l’individu dans le processus de création. En effet, le domaine de la mode ne parle pas d’humain mais de consommateur.
Je n’ai pas voulu utiliser cette technique pour créer des vêtements à plus grande échelle. Il y en a déjà beaucoup trop ! Il paraît qu’on ne porte que 20 % de notre garde-robe. C’était important pour moi de ne pas être dans une reproduction du modèle que je critique. L’idée d’aller vers la sculpture était donc plus cohérente avec mes valeurs. Mais ce parti pris a été assez difficile à accepter car j’ai toujours voulu faire de la mode et il est de plus en plus difficile d’être designer aujourd’hui.
Le rituel et le transcendant sont très présents dans votre pratique, comment ces dimensions sont-elles arrivées dans votre recherche artistique ?
Le vêtement est déjà un lieu de rituel en soi qui nous touche tous. Le fait de s’habiller le matin est un rituel ! Lors de ma résidence à la Villa Médicis, juste après avoir soutenu ma thèse et avoir ressenti une vraie saturation du monde académique, j’ai commencé à habiller les sculptures du parc de la Villa, notamment des Vénus aux draps mouillés.
Le véritable contraste entre les représentations féminines toujours très lascives et les représentations masculines guerrières m’a alors beaucoup marquée. J’ai voulu créer une sorte de protection autour de ces personnages féminins et leur recréer une identité. Pour qu’elles aient leurs propres rites, leurs propres histoires en développant pour elles d’autres formes de narration. J’y ai aussi créé mes propres sculptures : les « Armors », signifiant à la fois « armure » et « amours ». Je voulais que ces femmes soient armées, pas pour faire la guerre mais pour se protéger elles-mêmes. Je parle aussi du consentement dans mon travail car ces pièces sont fragiles. Le fait que ce soit du textile laisse penser que l’on peut les toucher, et malheureusement cela arrive souvent. C’est un message que je veux aussi faire passer : ces sculptures n’ont pas de voix, par principe il faut les respecter et ne pas forcément vouloir se les approprier.

Propos recueillis par Clara Hebert.
Photo portrait : Joseph Schiano di Lombo.