L’Atelier Buffile, créé par Jean et Léonie il y a 80 ans, est une vraie référence dans le paysage artisanal aixois. Situé dans un coin calme de la ville, il est le lieu de partage et de créativité qui rassemble une famille de céramistes qui n’a eu de cesse d’ouvrir sa pratique à de nouveaux horizons.
Dès les marches en pierres qui mènent à l’atelier, quelques pièces de céramique attirent notre curiosité. Les vases ornés de dessins colorés guident nos pas, tandis que le carrelage mural qui fait face semble repousser l’ombre que projette la végétation.
À l’intérieur, tout est chargé d’histoire, mais surtout de créations : les murs, les étagères, le bord de fenêtre. La lumière naturelle se reflète dans les émaux vifs et brillants de la vaisselle disposée tout au long de la vitre. Bien que le regard se perde d’un objet à l’autre, avide d’avoir tout observé avant de quitter le lieu, il revient incessamment sur ces bols et coupelles dont la simplicité tranche avec l’éclat.

La quête du relief
C’est grâce aux grands-parents de Romain que cette aventure débute, en 1945. Léonie, sa grand-mère, se plaît à fabriquer de ses mains la vaisselle en céramique qui représente encore aujourd’hui une grande partie du travail de l’atelier. Son mari, Jean, que Romain décrit comme un « intellectuel », participe aussi à cette production mais avec moins d’enthousiasme. Il fait vivre l’atelier pour « faire bouillir la marmite », mais à ses yeux tout cela manque de relief et il ressent rapidement le besoin d’élargir l’activité. Il se tourne alors vers des objets décoratifs et artistiques, qui lui permettent de s’éloigner de la fabrication d’objets du quotidien qu’il juge trop routinière.
Dans les années 1980, c’est au tour des parents de Romain, Vincent et Monique, de reprendre l’activité familiale. Ils se consacrent largement aux œuvres de design, grâce aux relations amicales nouées avec des architectes dès les débuts de l’atelier. Aujourd’hui encore, c’est un domaine d’application pour lequel Romain et son père aiment s’investir. Ils ont récemment participé à la décoration de l’hôtel Lily of the Valley dont le design est signé Philippe Starck. Signalétique, panneaux d’enseigne, numéros de chambres : l’empreinte Buffile peuple cet hôtel de luxe de La Croix-Valmer. Une signature qui s’exprime en premier lieu par le choix d’utiliser presque exclusivement une technique de céramique propre au pourtour méditerranéen : la faïence.
Ce travail séduit aussi les artistes, avec qui les collaborations se développent régulièrement depuis les années 1990. Ornant un des murs de l’atelier, on peut admirer un panneau décoratif fait de plusieurs pièces de céramiques, réalisé avec Monsieur Biz, un tatoueur aixois. Le mariage de leurs techniques respectives donne vie à un dragon composé des lignes noires emblématiques du tatouage.
Parfois, la céramique offre un nouveau mode d’expression à l’univers singulier d’un artiste : « c’est amener une forme, s’inspirer de son travail pour la créer », explique Romain. Lorsque l’atelier mêle ses créations à celles de peintres, c’est d’autant plus frappant : la forme prend une dimension inattendue, et « un vrai dialogue » s’installe entre les arts.
Avec la Poterie Ravel à Aubagne, les Buffile embrassent ce rôle d’artiste qui se laisse emporter par une forme déjà existante. Ils y apposent leur signature décorative, venant adoucir l’aspect abrupt de jarres en céramique sablée par des couleurs et des motifs.
Ordinairement, les deux céramistes utilisent pourtant des formes qui leur sont familières : « 90 % de nos moules ont été créés par la première génération, entre les années 1950 et les années 1970 ». L’évolution de l’atelier suit les pas de ses créateurs, la fabrication des pièces continuant à être réalisée principalement grâce à la technique de l’estampage, qui consiste à modeler la terre dans des moules en creux ou en bosse.

Un chemin de vie vers la céramique
Cette trajectoire familiale n’a pourtant pas résonné comme une évidence pour Romain durant l’adolescence. Apprendre à travailler les uns avec les autres, développer sa rigueur et se sentir à la hauteur d’un tel héritage, ont été autant d’étapes à franchir. Mais un événement imprévisible et malheureux agit comme un vrai déclic : un incendie embrase l’atelier en 2015. Romain nous décrit le choc ressenti à voir « un lieu de vie sur plusieurs générations qui part en fumée ». Les flammes emportent avec elles archives familiales et pièces emblématiques des débuts de l’atelier. Le besoin de renfort de ses parents pour continuer à créer et reconstruire le lieu ramène le jeune homme de trente-et-un ans, à l’époque, dans l’entreprise familiale, après avoir passé plusieurs années à explorer différents petits boulots. Il y trouve comment associer la valeur du travail que ses expériences passées lui ont enseigné à la créativité que permet le métier de céramiste.
Si vous ne connaissez pas encore le travail des Buffile, et n’avez même jamais l’occasion de vous rendre à l’atelier pour admirer leurs créations, vous pourrez tout de même apercevoir une de leurs œuvres à la croisée de la rue Pavillon et de l’impasse Saint-Joseph. La sculpture Peiresc et ses amis, imaginée avec Trevor Gould, met en scène le savant aixois Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, juché sur le dos d’un éléphant, accompagné d’un singe. Alliant l’attrait de Gould pour le monde animal et l’intérêt scientifique de Peiresc pour la zoologie, cet oratoire original ne manquera pas d’attirer votre regard.
Texte : Ahès Fabre et Cara Fabre
Photos : Cara Fabre