Avec Margo Chou, le spectacle change continuellement de forme. Fini les strapontins, scènes et applaudissements interminables, ici, une nouvelle vision s’offre à nous. Créatrice hybride, à la fois artiste, thérapeute et détective de l’âme, Margo Chou invite à repenser sociologiquement les évènements et interroge la place du spectateur. Chez elle, à l’Estaque, entourées de murs bleu et abritées sous un lampion de Chine, nous avons parlé de fêtes, d’agacements mais aussi de comment l’on vit avec ses traumatismes — car quoi de plus cathartique que l’art pour tenter de s’en libérer ?
Dans une vie antérieure tu as été spécialiste des musiques tsiganes et balkaniques, peux-tu nous détailler ton parcours personnel ?
J’ai fait mon lycée en Bretagne où j’ai eu un bac technique option musique et théâtre. Je suis ensuite allée à Paris pour faire une petite école de théâtre. Mais j’avais un vrai blocage : je n’arrivais pas du tout à jouer, ni à prendre la parole en public ou faire des impros. Parallèlement à cette formation, je traînais et je travaillais dans un bar. Il y avait de la musique yougoslave qui se jouait tous les mardis soir au bar d’en face. J’adorais ces musiques et c’est là que je rencontre DJ Tagada qui organisait des soirées Tsiganes-Balkans. Comme j’avais fait un stage d’attachée de presse en diffusion et booking, il me propose de travailler avec lui, à la communication, pour ces soirées. À partir de ce moment-là, je commence à rencontrer du monde et, de fil en aiguille, j’ai fini par travailler en tant que diffuseuse spécialisée dans la musique des Balkans !
Comment es-tu arrivée ensuite sur le devant de la scène ?
Il faut dire aussi que depuis toute petite j’ai toujours écrit dans mon journal intime, que ce soit pour exprimer ce qui n’allait pas ou pour écrire des poèmes. Le déclic est arrivé bien plus tard, en 2015, quand j’ai intégré une formation de 18 mois à la FAI-AR à Marseille. On devait faire « des zones d’expériences », des sortes de performances pour mettre en scène des évènements populaires que l’on avait expérimentés. J’ai créé avec des musiciens le récit d’une fête populaire que j’avais vécue en Italie. C’est la première chose que j’ai faite de manière publique. C’est à partir de là que j’ai sorti mes écrits et commencé à jouer. Plutôt que des évènements, j’organisais des spectacles dans lesquels je me mettais moi-même en scène. J’ai fait une grande catharsis pour en arriver là aujourd’hui.

L’identité et la mémoire sont des thématiques importantes pour toi.
Je considère que l’on a plusieurs identités. Je ne suis pas la même en fonction de là où je suis. Les gens ne me prennent pas pour la même personne. Je me suis d’ailleurs servi de l’identité de Ljiljana Buttler, une chanteuse bosniaque, dans mon spectacle Liliana Butter Not pour en devenir un sosie, perdre mon identité, me chercher. C’est une quête de soi permanente l’identité, qui finalement est un peu un leurre. C’est à la fois soi, mais on n’est jamais totalement soi. On peut être plusieurs sois en fonction des lieux, des pays, des gens. Ma mémoire personnelle est aussi très présente dans mes créations car j’ai eu une enfance complexe, j’ai dû m’émanciper jeune. Je bloque un peu trop là-dessus et des fois j’aimerais être moins amoureuse de cette mémoire mais en même temps je suis très famille, j’ai envie de ce sentiment de communauté.
Tu abordes l’art sous une forme hybride d’enquête-création entre performance, théâtre, musique et rituel collectif. Quelles ont été tes inspirations ?
J’ai été imprégnée par une vision anti-frontale, un peu expérimentale, lors de ma rencontre avec la musique, il y a une quinzaine d’années. J’ai fréquenté des gens qui organisaient des fêtes à Paris, des bals qui duraient des heures, toute la nuit. Ils étaient anti-scène et réfléchissaient à comment créer des évènements qui sortent du format classique : le festival avec le concert, les applaudissements puis la fête. Toutes ces questions autour de la création de l’évènement ont été influencées par des collectifs tel que Le Bal des Pianos organisé par des copains, à l’époque à Montreuil, qui avaient aussi un groupe qui s’appelait Galina La Lupa. Nous étions aussi inspirés par l’ethnomusicologue Dana Rapoport qui travaillait sur la polymusique. Cette juxtaposition sonore se retrouve dans divers endroits où plein de bruits cohabitent, comme les marchés, les souks ou les rave party. Dans mon spectacle Je me suis réfugiée lalala, je dis que je rêve souvent des odeurs, des sons, de quelque chose qui déborde sensoriellement. J’adore ce truc jubilant où tu te retrouves entre deux sources sonores. J’ai aussi à mon tour créé des évènements similaires à Nantes en invitant des psys, des constructeurs, des coiffeurs, des musiciens. Il n’y avait pas d’horaires, ça jouait quand ça jouait.
Tu as aussi une vision assez singulière du spectacle.
Je pense que j’ai aussi été inspirée par mes repas de famille. Un de mes oncles avait un cabaret. On faisait des chants à table, il y avait vraiment cet esprit de fête où tout le monde avait son micro et faisait sa blague ou sa chanson. C’était seulement quelques fois par an mais ça m’a beaucoup marquée étant enfant. Tout ce côté cabaret m’inspire beaucoup, en particulier le cabaret des Balkans et d’Orient où le public est assis à des petites tables et les musiciens viennent jouer. J’aime bien, moi aussi, aller chercher le regard, l’émotion. Au théâtre, maintenant, on joue sur des plateaux. Je trouve ça magnifique. Les strapontins, c’est chiant et je m’y ennuie très vite. Je pense que tout ça vient d’une réaction au spectacle traditionnel car je n’aime pas beaucoup les concerts où les artistes récitent leurs trucs puis se barrent. Ce que je trouve intéressant c’est comment tu étires ton morceau, comment tu le joues, comment tu le donnes au public. Au début, pour mes spectacles, je voulais que le public ne m’applaudisse pas, mais finalement j’aime bien qu’on m’applaudisse (rire). Je me sers du spectacle pour recréer des moments de vie et des « lieux ».
Tu as justement créé cette année un laboratoire des agacements. D’où vient cette idée ?
Les agacements, ça vient de mes traumatismes. De mes parents qui étaient très agacés, mon père violent, mais aussi de mes relations d’amour échouées. J’ai voulu faire ces enquêtes sur l’agacement en parlant avec plein de gens, un peu comme Sophie Calle. J’ai pensé une mise en commun afin d’épuiser le sujet pour ne plus être agacée, comme une thérapie. Au début, on dirait que l’agacement ce n’est rien mais finalement cela peut prendre une place immense. Je voudrais faire une carte d’identité des agacements où, au lieu de mettre sa taille, par exemple, on indiquerait ce qu’on ne se supporte pas. Les colères ne sont pas beaucoup écoutées ni acceptées dans la société. Il y a de moins en moins d’espaces pour être en colère. On est étouffé par l’autorité. C’est de là aussi que vient l’agacement. La colère, l’agacement peuvent aller jusqu’à l’impuissance. Donc qu’est-ce qu’on fait ? L’impuissance ça rend fou. Je pense avoir bien évolué personnellement sur ce sujet, mais c’est aussi en voyant les personnes autour de moi qui étaient fragilisées avec des seuils limités de patience que j’ai voulu faire cela. J’aime bien dire que je suis dans une grande quête, pour ne plus être agacée. C’est cathartique et ça marche. Je me sens beaucoup moins agacée qu’avant et je mets plus de distances sur les choses.

Les premières restitutions vont avoir lieu au 3bisF, à Aix. Comment s’est créée cette collaboration ?
Le 3bisF a entendu parler de mon projet par le réseau Traverses qui rassemble une trentaine de lieux de la région. Je suis très heureuse de cette résidence au 3bisF car c’est un lieu qui réfléchit aux normes sociales et la manière dont on peut ne pas s’y retrouver. Et en même temps, c’est un lieu où beaucoup de gens sont en souffrance au quotidien. Plein d’agacements les traversent. Certains patients de l’hôpital sont en camisole chimique et ne le ressentent même plus, d’autres ont bien conscience des effets des médicaments. J’ai moi aussi, avec mes agacements et mes empêchements – car qui dit agacement dit aussi empêchement de ses désirs –, été souvent brusquée et en souffrance. J’ai imaginé ce projet sous forme de laboratoire ouvert deux fois deux heures par jour. Ça fait beaucoup mais ça permet d’être dans le présent, notamment avec les personnes internées. Il y a évidemment un rapport au soin, d’où l’intérêt de collaborer avec ce lieu. On a rapidement fait des chansons et écrit des textes ensemble. J’ai aussi fait un montage sonore que j’ai fait écouter à plusieurs personnes. Elles ont ri et se sont senties reconnues. Quand je les ai recroisées les jours suivants, elles m’ont dit que ça leur avait fait beaucoup de bien. J’aime bien essayer régulièrement de nouvelles choses, aussi bien par l’accueil que par l’espace. On reçoit à la fois des personnes de l’hôpital, internés ou soignants, et des gens qui viennent de l’extérieur comme des collégiens, des professeurs, des étudiants. Nous étions dans un salon assez chaleureux avec des gros poufs, des chaises longues et des tables basses. Ce n’est pas la même chose d’avoir un public avachi à table ou dans une salle de spectacle, ni un public éparpillé dans l’espace ou regroupé. Je travaille avec toutes ces réflexions.
J’ai adoré ces moments au 3bisF car, justement, ça change des laboratoires, des ateliers, qui durent une heure où tu rentres et tu pars avec une obligation de résultats. J’ai mis sous enveloppe le résultat de ce laboratoire dans les trois lieux dans lesquels je suis allée – le 3bis F donc, le théâtre de la Joliette et une petite résidence tenue par des potes. J’y ai indiqué les dates et les villes afin que ça dessine une liste d’agacements par période et lieux. Les gens sont le plus souvent agacés par rapport à un contexte. Quand tu travailles le sujet des agacements, tu finis par en rire, parce que l’agacement c’est de la répétition, une chose un peu chiante qui devient ensuite agaçante. Ça devient aussi un gag.
Quelle sera la suite de ce laboratoire des agacements ?
J’aimerais que ce soit un projet de recherche sur six, sept, huit ans, et qui se décline à travers différentes formes en faisant cohabiter des démarches qui n’ont rien à voir et provenant de disciplines diverses, qu’elles soient artistiques ou scientifiques. J’aimerais faire des salons des agacements où l’on ferait des prises de sons, des films, des expositions. J’ai l’impression qu’avec cette recherche, on se rapproche de l’art contemporain. J’aimerais aussi être curatrice et solliciter des artistes. J’ai collaboré avec une danseuse, elle pratique un langage que je n’ai pas du tout. On va travailler sur la violence, le geste retenu, ou envoyé. Je serai surtout là pour parler avec les gens, c’est ce que j’aime faire. Le 30 janvier, on va restituer au 3bisF la matière de ce laboratoire, comme une mini installation où nous ferons écouter nos chansons, montrer ce qui s’est récolté, tout en recueillant de nouveaux échantillons. J’invite donc de nouveaux collaborateurs et collaboratrices à se joindre à nous !
Propos receuillis par Clara Hebert
Photos : Nassimo Berthomme