Josette Baïz. L’enfance au cœur

Malgré plus de quarante ans à chorégraphier les mouvements de la vie et des humains qui l’animent, Josette Baïz, bien connue des Aixois grâce à sa Compagnie Grenade, s’est souvent sentie en décalage avec l’intelligentsia de la danse académique. Elle qui va désormais se consacrer à l’enfance à travers la création d’un pôle chorégraphique pour la jeunesse, structure inédite en France, s’est confiée pour Flaix sur son histoire atypique. Dont le leitmotivaurait pu tenir en cette déclaration : « Il fallait que je trouve ma voie ».

De Ménil à Marseille

Paris xxe, place de Ménilmontant, au début des années soixante. Une petite fille de huit ans compose un spectacle, comme chaque jour, avec les copains du quartier après la sortie d’école. C’est ainsi que danse orientale et danse classique se mélangent avec magie, pour la première fois, sous les yeux de la petite Josette. Sa famille travaille à l’usine et chacun de ses membres les plus proches cultive sa propre fibre artistique : la mère est une « excellente danseuse de salon », le père est joueur d’accordéon, le grand-père est musicien, tandis que la grand-mère, dont elle est très proche, chante dans les rues. C’est d’ailleurs cette dernière qui remarque la passion dévorante de sa petite-fille pour la danse. Josette Baïz, pour sa part, ne se sent pas particulièrement encouragée dans cette voie par ses parents, qui n’ont de toute façon pas les moyens de lui payer des cours. 

Plus tard, la jeune femme fait le choix de suivre un cursus universitaire qui la mènera jusqu’à un doctorat en lettres modernes. C’est dans ce cadre qu’elle renoue avec la danse grâce aux options qu’elle décide naturellement de suivre dans cette discipline.Elles la mènent jusqu’à l’école de danse d’Odile Duboc où elle prendra des cours quotidiennement avec acharnement. Encouragée par cette dernière, elle complète son apprentissage avec des stages auprès de grands chorégraphes de l’époque afin de rattraper le retard qu’elle estimait avoir. Le souvenir fondateur de la place de Ménilmontant résonnera dans son corps et son esprit, lorsqu’en 1989, elle met les pieds pour la première fois dans l’école de la Bricarde, située dans les quartiers nord de Marseille. Une résidence lui a alors été confiée par le ministère de la Culture, après qu’elle ait brillamment remporté, quelques années plus tôt et à son plus grand étonnement, le 1er prix du concours chorégraphique international de Bagnolet dans plusieurs catégories. Pour la jeune chorégraphe qui s’est beaucoup cherchée jusque-là, refusant d’être enfermée dans un carcan, c’est une révélation. Une évidence. Dans cette école auprès de ces enfants issus d’horizons et de cultures diverses, elle se sent à l’aise, à sa juste place. La joie ressentie lors des premiers spectacles de Ménilmontant réapparait grâce à l’énergie enivrante de la Bricarde. Ce qui était un projet temporaire devient la mission d’une vie. Grenade est en marche.

La naissance d’une famille

En 1992, elle fonde le Groupe et lance un premier spectacle, Le Secret d’Emile, avec plus de trente enfants des quartiers nord de Marseille et d’Aix-en-Provence. Avec eux, elle construit une pédagogie inédite. Elle partage la posture de l’artiste plasticien Robert Filliou, défenseur de l’idée que « l’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Un principe de confiance mutuelle où l’altérité est prédominante et que Josette Baïz décrit avec simplicité éclairante : « L’enfant se sent valorisé, aimé, écouté et c’est cela qui fait notre réussite ». C’est aussi une vision qui repose sur les individualités multiples pour tendre à l’universalité, car : « à partir du moment où des enfants d’orgines turque, africaine ou corréenne travaillent ensemble, on a gagné quelque chose. Le Groupe Grenade c’est un message d’espoir par essence ».

À l’aube des années 2000, les adolescents de la troupe sont devenus adultes. Et avec eux, l’envie de poursuivre le projet Grenade cette fois sous la forme d’une compagnie professionnelle. Les spectacles s’enchaînent avec beaucoup de succès à travers le monde. Chacun s’accorde sur l’effet positif de la démarche de Josette Baïz, notamment en faveur de la réduction de la fracture sociale et du dialogue interculturel. Mais le style et la méthode Grenade, c’est aussi de la rigueur, de la technique, un cadre sécurisant au sein duquel le mélange des styles, et le dialogue entre les danses académique, ethnique et urbaine, peuvent se déployer en toute bienveillance. Les jeunes danseurs vont à leur tour accompagner les nouveaux enfants du Groupe. Et tous ensemble vont former la grande famille Grenade. Aujourd’hui encore, bon nombre des assistantes actuelles de Josette Baïz sont d’anciennes danseuses du Groupe. Elle peut également compter sur d’anciennes « grenades » pour faire assurer le volet administratif de la structure.

La reconnaissance

Progressivement, Josette Baïz a pu constater « un tournant » dans les critiques de la presse spécialisée. Les enfants sont enfin considérés pour ce qu’ils sont : « des danseurs à part entière ». La reconnaissance du professionnalisme des enfants contribue à la reconnaissance de son propre travail. Et c’est toujours auprès d’eux qu’elle se « sent le plus à l’aise ». Admirative de « leur énergie » et de « leur envie d’y arriver », elle souhaite désormais se consacrer entièrement au Groupe Grenade. Ceux qu’elle appelle avec tendresse « les mutants », en raison de l’utilisation qu’ils ont des réseaux sociaux, la surprennent encore et la briefent sur l’intérêt des plateformes, où « ils ont le monde à portée de mains » et où ils peuvent « sans même avoir pris un cours de danse, reproduire des chorégraphies à partir de tutos». Elle concède : « Ça m’amuse parce que je suis dépassée ».


La Compagnie a présenté sa dernière grande création Cinq Versions De Don Juan, au Grand Théâtre de Provence début novembre, avant quelques dates de tournée en 2026 (Miramas le 10 février, Bron le 26 février, Martigues le 20 mai). Don Juan, un personnage anticonformiste qui refuse toutes les limites, et dont le choix semble loin d’être anodin. Comme une manière pour la chorégraphe d’illustrer son propre parcours et de résumer : « Je ne suis jamais entrée, en quarante ans de carrière, dans des cases. Je vais toujours là où on ne m’attend pas. Je suis née comme ça. »

Karen Ghozland